ALEXANDRIE AD AEGYPTUM (C)


(SUIVRE DE 22/02/18)

HISTORIOGRAPHIE DE L’ARCHÉOLOGIE D’ALEXANDRIE

Fig. 20 – Lettre de Heinrich Schliemann, découvreur de Troie et de Mycènes, du 4 janvier 1889.
Fig. 21 – D.G. Hogarth.
Fig. 22 – Ernst von Sieglin.

Suite à la réhabilitation d’Alexandrie et de son port sous Méhémet Ali au début du XIXème siècle, la ville retrouva son caractère cosmopolite. Le centre-ville, correspondant au cœur de la ville antique, fut urbanisé dans les années 1830-1850, et il fallut attendre les grands projets immobiliers de la fin du XXème siècle pour pouvoir y pratiquer des fouilles, toujours dans l’urgence, sous la pression des promoteurs. Il y eut cependant quelques essais de fouilles au XIXème siècle. Heinrich Schliemann, en 1889, se mit, sans succès, en quête du tombeau d’Alexandre. Il écrivit dans une lettre aux savants locaux : « Je partage parfaitement votre opinion que le Sôma doit se trouver dans les environs immédiats de la mosquée du prophète Daniel, laquelle couvre probablement le site exact du Tombeau d’Alexandre. Très vraisemblablement le Mnéma ou Tombeau de Cléopâtre et de Marc Antoine faisait aussi partie du Sôma. » (fig. 20). D.G. Hogarth (fig. 21), envoyé par la British School of Archaeology d’Athènes, s’enfonça en 1894 dans les déblais de la colline de tessons de Kôm el-Dikka où il découvrit, par plus de 10 mètres de profondeur, des couches romaines tardives. Devant ces désillusions, les grandes missions archéologiques abandonnèrent Alexandrie. À l’exception notable d’Ernst von Sieglin (fig. 22), qui fouilla et publia de façon remarquable la nécropole de Kôm el-Chougafa, les recherches archéologiques y furent longtemps menées exclusivement par des notables et des savants locaux. Les grandes familles bourgeoises, les d’Anastasi, Demetriou, Passalacqua, Pugioli et autres, s’étaient constitué des collections d’antiquités. En 1892, Giuseppe Botti réussit à décider la Municipalité à fonder le Musée Gréco-romain. Sous l’impulsion de Botti fut fondée l’année suivante la Société archéologique d’Alexandrie, dont le Bulletin parut pour la première fois en 1898, et qui est toujours en activité. Le musée et ses directeurs successifs, Botti, Brescia, Adriani et Rowe, procédèrent ou participèrent à de nombreuses fouilles. Ils eurent également la tâche ardue de veiller à la conservation des monuments antiques. « Il m’est arrivé souvent, écrivit Botti, de trouver des sarcophages sciés précédemment par les carriers et manquant de telle ou telle autre partie sculptée, qu’on avait vendue au détail aux antiquaires de la ville ». Botti publia des rapports sur la marche du musée et commença les fouilles scientifiques à Alexandrie, entre autres dans la région du Sérapeion et à Kôm el-Chougafa avec le financement de von Sieglin. Evaristo Breccia, son successeur à la tête du Musée, en publia le premier catalogue. Il publia également le premier recueil épigraphique d’Alexandrie, Izcrizioni greche e latine, en 1911. Achille Adriani publia de 1961 à 1966 le Repertorio d’arte dell Egitto Greco-Romano. Alan Rowe, qui reprit la direction du Musée pendant la deuxième guerre mondiale, fouilla le Sérapeion, où il découvrit notamment le dépôt de fondation et l’enceinte du temple de Sérapis.

Fig. 23 – Kazimierz Michalowski.
Fig. 24 – Jean-Yves Empereur.

Depuis 1960, d’abord sous la direction de Kazimierz Michalowski (fig. 23), la Mission polonaise conduit des recherches archéologiques et des travaux de restauration dans le centre d’Alexandrie, à Kôm el-Dikka. Cette Mission, qui rassemble des chercheurs du Centre d’archéologie méditerranéenne de l’Académie polonaise des sciences et du Centre polonais d’archéologie méditerranéenne dans la République arabe d’Égypte au Caire, publie le résultat de ses fouilles dans la série Alexandrie. Le tome III, paru en 1984, est consacré aux habitations romaines tardives de Kôm el-Dikka. Ce site est devenu un parc archéologique, doté de panneaux explicatifs pour les visiteurs. Il doit ce statut privilégié – en général, à Alexandrie, on détruit l’ancien pour construire du neuf – à la présence du dernier théâtre antique de la ville. Alors que des archéologues français du CNRS travaillaient déjà à Alexandrie et dans ses environs, leurs activités prirent beaucoup plus d’ampleur avec la création en 1989 du Centre d’études alexandrines dirigé par Jean-Yves Empereur (fig. 24). Répondant aux demandes du Conseil Suprême des Antiquités, en collaboration avec l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) et l’Ecole française d’Athènes, le CEA s’est engagé dans plusieurs missions : les fouilles de sauvetage de sites d’habitat, une intervention de sauvetage dans la Nécropolis (mot forgé par Strabon pour désigner le gigantesque cimetière à l’ouest de la ville), la publication du matériel conservé au musée gréco-romain, les fouilles sous-marines au large de l’ancienne île de Pharos, la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine bâti, entre autres des citernes, et enfin le partage des connaissances acquises, par la publication de livres et de films et l’organisation d’expositions. Le CEA a de plus organisé un département pédagogique, afin de sensibiliser les jeunes Alexandrins au patrimoine exceptionnel de leur cité. Pour de futurs archéologues, Jean-Yves Empereur est un modèle en ce qui concerne la médiatisation des travaux : sous son égide, pas moins de trois films ont été réalisés sur les fouilles d’Alexandrie.

ARCHEOLOGIE

La fouille de deux sites, ainsi que les recherches autour de deux problématiques, vont nous aider à nous représenter la ville telle qu’elle était dans l’Antiquité.

Les fouilles de sauvetage du Centre d’études alexandrines s’apparentent à un gigantesque puzzle. Les grandes structures mises en place au XIXème siècle et au début du XXème, théâtres, cinémas, garages, aux fondations peu profondes, sont démolies aujourd’hui pour laisser la place à des buildings reposant sur des piliers de béton qui descendent jusqu’à la roche en place, à 8 mètres de profondeur par endroits. Si les anciens immeubles scellaient les couches archéologiques, les constructions actuelles les détruisent complètement. Dans l’intervalle entre la démolition de l’ancienne structure et la construction de la nouvelle, le CEA dispose d’un peu de temps pour enregistrer un maximum de données. Ces données sont fragmentaires, d’une part parce que les zones de fouilles sont éloignées les unes des autres, mais aussi parce que le laps de temps dont disposent les archéologues ne leur permet pas toujours de descendre jusqu’à la couche hellénistique. De plus, les promoteurs ne préviennent pas toujours les autorités de l’ouverture des chantiers, et il arrive que les archéologues arrivent sur place alors que plusieurs mètres de déblais ont déjà été enlevés.

Fig. 25 – Les fouilles du Centre d’études alexandrines dans le centre-ville.
Fig. 26 – Andrôn de la maison macédonienne sur le site de l’ancient consulat britannique.

A partir de 1992, le CEA a fouillé plusieurs sites proches dans le centre-ville (fig. 25), au sud de la pointe du Silsileh, l’ancien cap Lochias, dans le quartier du Bruccheion. Il s’agissait d’un quartier riche, voisin du quartier des palais, et situé sur une colline. Une première intervention d’urgence, dans les jardins de l’ancien consulat britannique, a permis d’atteindre les structures installées sur le rocher naturel. Un quartier d’habitation a été mis au jour, avec des murs en élévation sur plus d’un mètre de hauteur. La pièce la mieux conservée, un andrôn, ou salle à manger réservée aux hommes, présente un sol recouvert d’une mosaïque de galets avec un paillasson marquant l’entrée et une rosace au milieu (fig. 26). Le matériel archéologique trouvé sur place, notamment des monnaies émises par des cités grecques, antérieures à la réforme monétaire introduite par Ptolémée Ier en 315 av. J.-C., indique une date haute, à la fin du IVème siècle. Il s’agit donc d’une maison datant de la première génération des Alexandrins. Le meilleur parallèle pour la mosaïque de galets se trouve à Pella, l’antique capitale macédonienne (fig. 27). Il est probable que les premiers colons aient importé leurs techniques de construction. A environ 250 mètres du site précédent, le site de l’ancien théâtre Diana, inséré dans le tissu urbain actuel, a connu plusieurs campagnes de fouilles de 1994 à 1997, avec une vingtaine d’ouvriers en moyenne (fig. 28). Ces fouilles ont permis de dégager une portion de la rue R5 du plan de Mahmoud Bey. Cette rue présente une série de recharges continues, suivant l’exhaussement des habitations successives, avec une série de caniveaux à couverture en bâtière destinés à l’écoulement des eaux usées. Des ruelles secondaires, non reprises sur la carte de Mahmoud Bey, et variant selon les phases, desservaient l’intérieur des îlots. Des puits étaient aménagés dans les rues et à l’intérieur des maisons, certains d’accès public. Ils mènent, par 6 à 8 mètres de profondeur, à un système d’aqueducs souterrains recouverts d’un enduit hydraulique. En 1994, un secteur de 200 m2 a été fouillé. Sous une couche de remblai fatimide de plus d’un mètre 50 d’épaisseur et datant du Xème au XIIème siècle sont apparues les premières structures antiques, avec un sol dallé de marbre. La plupart des murs, orientés nord-sud et est-ouest, et donc dans la grille viaire repérée par Mahmoud Bey, n’étaient plus visibles qu’en négatif. Les matériaux ont été récupérés et les tranchées comblées par des remblais à l’époque fatimide. Dans la partie ouest de ce sondage, un mur orienté nord-sud fut exhumé. Au-dessus de fondations de pierre et de mortier de 40 centimètres de haut, deux assises de gros blocs calcaires étaient conservés, à 2,80 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il s’agit de vestiges d’un bâtiment important, sans doute une façade le long de la rue. Des sondages profonds ont permis de mettre à jour deux égouts superposés, à couverture en bâtière, de pente sud-nord. Un matériel céramique important a été trouvé dans le limon du fond de l’égout inférieur, ce qui permet de dater son abandon du premier siècle avant notre ère. Deux égouts plus récents, d’époque romaine, ont été mis au jour le long de la rue moderne ; cette rue moderne se trouve au-dessus de la rue R4. Sous le bâtiment romain au dallage de marbre, les fouilleurs ont découvert une maison plus ancienne, désormais appelée Maison de la Méduse d’après le décor de mosaïque qui l’ornait (fig. 29)

Fig. 29 – Pavement mosaïqué d’un triclinium, avec au centre l’emblema à la tête de méduse.

Cette mosaïque a été déposée et restaurée. Elle se compose d’un tapis géométrique en pi enserrant un bouclier qui porte en son centre un gorgoneion, une tête de Méduse apotropaïque, en opus vermiculatum. L’emblema, la tête de Méduse, a été réalisée dans un atelier alexandrin puis insérée dans le tapis géométrique, ainsi que le montre le dos de cette mosaïque. La forme en pi du tapis nous donne la fonction de la pièce, une salle à manger ou triclinium, et son étude a permis de le dater du IIème siècle de notre ère. Les pièces voisines étaient pavées de dalles de marbre ou de mosaïques à décor géométrique. Ces pièces se dessinent avec les murs en négatif, les pierres ayant été récupérées. Ces murs étaient recouverts d’enduits peints dont on a trouvé de nombreux fragments. L’abandon de la maison peut être fixé, grâce à l’étude du matériel, dans la seconde moitié du IIIème siècle de notre ère. Il s’agissait certainement d’une habitation riche et de vastes dimensions. Que peut-on retirer des fouilles du quartier du Bruccheion ?

  • Elles confirment le plan de Mahmoud Bey. Les grands axes qu’il a repérés lors de ses sondages, les rues R et L, ont été régulièrement rechargés pendant les époques hellénistique et romaine, au fur et à mesure de l’exhaussement des maisons. La grande rue est-ouest, baptisée L1 par Mahmoud Bey, et plus connue sous le nom de Voie Canopique, est devenue au XIXème siècle la rue Fouad et au XXème la rue el- Hurriya. Ces fouilles ont permis un repérage topographique. Les cartes anciennes montrent rarement les élévations. Dans l’Antiquité, plusieurs quartiers et bâtiments d’Alexandrie se trouvaient sur des collines aujourd’hui nivelées. Les fouilleurs du Bruccheion ont trouvé la couche hellénistique à 2,80 mètres au-dessus du niveau de la mer sur le site du théâtre Diana, à 8,70 mètres au-dessus de la mer sur le site de l’ancien consulat britannique. Cela donne une dénivellation de près de 6 mètres. Ce quartier s’étageait donc en terrasses, à flanc de colline, en direction de la mer.La stratigraphie du quartier confirme les sources textuelles antiques. Le quartier du Bruccheion a été incendié et détruit à la fin du IIIème siècle de notre ère, soit lors de l’invasion des troupes palmyréniennes de la reine Zénobie en 269, soit lors de la reconquête d’Aurélien en 271, soit lors de la prise d’Alexandrie par Dioclétien en 297. L’absence de vestiges tardo-romains et byzantins entre les sols de marbre du IIIème siècle et les remblais d’époque fatimide montrent que le quartier est resté en friche durant plusieurs siècles. Durant la période romaine comme pendant la période hellénistique, il s’agissait d’un quartier de villas, assez peu peuplé. Ce quartier est ensuite resté longtemps inoccupé. Cela incite à revoir à la baisse les chiffres de la population de la cité. Selon les auteurs anciens, ces chiffres varient de 400000 à plus d’un million d’habitants (sans parler des exagérations de Philon qui estimait que la seule population juive se montait à un million d’habitants.) Pour Jean-Yves Empereur, la faible population du Bruccheion, quartier intra-muros, devrait nous pousser à rapprocher nos estimations du bas de cette fourchette.Enfin, le matériel abondant trouvé sur place provient de diverses origines. Les céramiques trouvées dans les niveaux d’époque impériale sur le site du théâtre Diana sont de provenances variées. 872 fragments dont 225 de céramique fine, trouvés dans le remblai au-dessus de la mosaïque à la Méduse avant sa dépose, ont fait l’objet d’une étude détaillée. On y trouve de la céramique hellénistique tardive, surtout d’Asie Mineure, ainsi que de la sigillée d’Orient, du Pont et d’Italie. Les importations représentent près des 2/3 des céramiques fines. Alexandrie était un centre majeur du trafic commercial maritime. Sur ce point, les fouilles d’habitats ne font que confirmer ce que nous apprennent la fouille des nécropoles – par exemple, la nécropole de Hadra qui a livré des centaines d’hydries fabriquées en Crète – et celle des épaves gisant à l’entrée du port, qui livre des cargaisons venant de toute la Méditerranée.

Fig. 30 – Situation du quartier de Kôm-el-Dikka sur la carte d’Alexandrie.
Fig. 31 – Vue en coupe des couches d’occupation à Kôm-el-Dikka.

Kôm el-Dikka se trouve en plein centre-ville, juste au sud de la rue principale L1 (fig. 30); comme son nom, Kôm, l’indique, il s’agissait d’une colline. Les archéologues de la Mission polonaise y ont mis au jour deux couches d’occupation distinctes séparées par une couche de destruction et de remblais (fig. 31). Il n’y a pas superposition des murs anciens et plus récents sur ce site. Entre les deux périodes intervint une nouvelle division du parcellaire. La couche inférieure nous est connue par des fouilles pratiquées entre les bâtiments tardifs et par des sondages. Ces restes romains anciens ne donnent que des informations morcelées. Les fouilleurs ont cependant pu reconnaître plusieurs maisons aux plans assez similaires. La mieux conservée est la maison Alpha, dite aussi Maison aux oiseaux, d’après les mosaïques de sa salle à manger.Elle comporte 6 pièces organisées autour d’une cour dallée, et un système de canalisations. La céramique retrouvée sur place permet de dater le début de l’occupation du milieu du premier siècle de notre ère. Des réparations pratiquées sur les mosaïques et des céramiques plus tardives montrent que ce niveau a été occupé jusqu’à la fin du IIIème siècle, époque à laquelle le quartier fut détruit par un incendie. Cette date de destruction recoupe celle du quartier du Bruccheion. Au vu des vestiges de la maison aux oiseaux et des maisons voisines, lors de cette première occupation mise au jour, le quartier de Kôm el-Dikka se composait de maisons coûteuses, possédant des salles à manger aux sols mosaïqués comme dans les maisons grecques, et des cours à pseudo-péristyles, c’est à dire avec des colonnes engagées, un croisement entre le péristyle grec à colonnes libres et le puits de lumière interne des maisons égyptiennes. Dans certains cas, des installations de bains privées étaient rattachées aux maisons.

(A SUIVRE)

SOURCE  http://www.koregos.org/

About sooteris kyritsis

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