A WΑRRIOR FUNCTION AMONG THE EUROPEANS AND MEDITERRANEANS (3)


(BEING CONTINUED FROM  23/08/2017)

III. Horace et le furor

Dans la conscience des écrivains classiques, ce combat, cette rentrée pathétique ne sont évidemment pas et ne pouvaient pas être une initiation magico-militaire, ni du premier degré ni d’un degré supérieur: la notion était depuis longtemps périmée dans la pratique et n’eût plus eu la force de soutenir l’intérêt d’un récit. De sa victoire, Horace n’attend ni ne reçoit, comme homme ou comme guerrier, aucun avantage personnel, hormis la gloire d’avoir bien servi sa patrie.

Plus généralement le récit des historiens ne contient plus aucun élément mystique: c’est un petit roman où tout se motive et s’enchaîne rationnellement, même les passions les plus violentes. Ce qui fait le ressort de toute l’initiation et ensuite le secret de l’excellence d’un Cûchulainn, ce furor surhumain que nous avons étudié en commençant notre travail, n’a plus dans la légende classique la place dominante que, si nous ne nous trompons pas, il avait primitivement. Non qu’il ait entièrement disparu: d’une part, comme Tullus, Horace est bien un violent, son attitude est constamment ce mélange d’orgueil et d’impétuosité farouche que désigne l’adjectif ferox; d’autre part, au sortir du combat triple, il [14] est pris, contre sa soeur, d’un accès de colère sauvage qu’il doit ensuite expier. Mais il est à peine besoin de marquer les différences entre ces traits et la ferg du récit irlandais: d’une part, ferox, Horace l’est de nature, et il ne l’est pas plus que tel autre, par exemple que son roi; d’autre part, ce n’est pas le combat triple qui lui donne, en quelque sorte mécaniquement, le furor, lequel furor n’est pas non plus un avantage qui vaille d’être recherché, un privilège précieux qui suivra le héros dans sa carrière et qu’il faut seulement maîtriser à sa première manifestation, mais une colère ordinaire, qui ne s’empare du frère, très explicablement, que quand il entend sa soeur se répandre en clameurs déshonorantes; cette colère enfin semble tomber d’elle-même, de sorte que les scènes finales sont des scènes juridiques (jugement, début d’exécution, grâce, purification) ‘liquidant’ le meurtre de la soeur, nullement une médication calmant une colère qui n’existe plus.

Tout cela est vrai et, répétons-le, dans l’état de pensée du premier siècle avant notre ère, il ne pouvait en être autrement. Un contemporain de Tite-Live, un réserviste des légions, n’eût rien compris au mécanisme d’acquisition et de neutralisation du furor héroïque; il ne comprenait même plus l’usage du furor dans la bataille: de quelles réserves Tite-Live ne s’abrite-t-il pas quand il lui faut montrer en action le furor dans le cas de l’autre Horatius, de Cocles! Il lui semble incroyable que Cocles, du seul éclat de son regard et du seul effet de sa grimace, ait tenu à distance toute une armée; il minimise le prodige et ce qu’il en laisse subsister lui parait encore excessif, “plus digne d’admiration que de créance” (II, 10). Quand nous nommons Tite-Live, c’est bien entendu toute sa génération, et sans doute déjà bien des générations antérieures qu’il faut comprendre, car le “jus armorum”, la guerre laîcisée comme le droit et ramenée comme lui à la forme d’une science, n’est pas chose du seul dernier siècle de la République.

Mais justement Horatius Cocles, moins usé malgré tout et mieux respecté des annalistes dans sa singularité que l’adversaire des Curiaces, nous engage à reconstituer hardiment pour celui-ci une figure plus archaïque et à remettre au centre de tout l’épisode le furor, la frénésie. Le schéma que nous pouvons dès lors dessiner à l’exemple du schéma irlandais est simple, proche aussi de celui que nous pressentions à la fin du précédent chapitre: primitivement, c’est dans le combat même, dans sa triple victoire qu’Horace puisait le furor, précieux ressort des victoires à venir, mais ressort d’abord indompté et dangereux, et indifféremment dangereux aux concitoyens et aux ennemis. Rentrant à la ville en cet état, il voyait venir sa soeur dans une attitude qu’il jugeait impudique ou inconvenante: il la tuait. Ce geste donnait prise sur lui au roi, au peuple, aux siens, qui, par certaines pratiques, le rendaient inoffensif tout en conservant à l’Etat, pour les besoins futurs, son secours forcené. Ce schéma n’a bien entendu qu’une valeur d’indication: il pourrait être précisé dans des directions diverses, et nous serons amené nous-même bientôt à en concevoir la fin d’une manière plus précise. C’est en tout cas d’un schéma de ce genre que l’analogie irlandaise suggère de partir. Mais comment se sera faite l’évolution? Une fois le furor mystique éliminé, il aura bien fallu soutenir autrement l’articulation des épisodes, y introduire une cohésion d’un type différent dont le hasard (ou le fatum) et surtout les calculs humains, les sentiments et les convenances se partageassent la responsabilité. Connaissant le point d’arrivée et, hypothétiquement, le point de départ de ce travail, pouvons-nous en [15] définir les tendances? Sans doute. Et pour cela examinons en elles-mêmes et dans leurs rapports les scènes principales. Nous passerons rapidement sur l’exploit lui-même, qui pose peu de questions.

IV. Le combat d’Horace et des Curiaces

Le combat où triomphe Horace à beau n’être plus senti comme un combat initiatique, les circonstances et l’enjeu sont bien du type et de l’ampleur qu’on attend dans les mythes de tels combats: il y va de tout l’avenir du groupe national auquel Horace appartient, de la place de Rome dans le monde latin; maîtresse ou servante, elle sera ce que la fera le succès ou l’échec de son champion, ibi imperium fore unde victoria fuerit (Tite-Live, I, 24); et quand on considère le destin qui bientôt, après une tentative de défection, frappera Albe vaincue, destruction totale des maisons et transport massif de la population dans Rome, on imagine le péril qui menacerait Rome si Horace ne triomphait pas: elle aussi risquerait d’être rasée à brève échéance et son peuple déporté chez le vainqueur. D’autre part, le duel convenu entre les Horaces et les Curiaces est destiné à mettre fin à une tuerie inutile où Rome comme Albe a déjà perdu beaucoup de ses juvenes (quum pari robore frequentibus praeluis utrique comminuerentur … Florus, I, 3), – et cela rejoint le mal fait par les trois fils de Necht au pays de Cûchulainn, à l’Ulster, où ils se vantaient de n’avoir pas tué moins d’hommes qu’ils n’en avaient laissé de vivants. Sur ce point donc, le récit latin n’aura pas affaibli la donnée traditionnelle.

Quant à la forme du combat, Horace comme Cûchulainn doit venir à bout de trois adversaires, de trois frères, et les trois Curiaces comme les trois fils de Necht abordent successivement le jeune héros, se font immoler en détail au lieu de l’assaillir ensemble et de profiter de la supériorité du nombre. Cette double coïncidence est remarquable mais elle s’accompagne de différences qui ne le sont pas moins. Les Irlandais n’éprouvent pas le besoin d’expliquer pourquoi ni comment les adversaires de Cûchulainn sont au nombre de trois: Cûchulainn cherche aventure, comme il se doit le jour où tout jeune homme reçoit ses armes; il entend parler d’un groupe de guerriers qui s’appellent les trois “fils de Nechta”, il va chez eux, les provoque, et c’est tout. D’autre part, si les fils de Nechta se présentent successivement, c’est apparemment en vertu de la loi du combat singulier, et même de tout combat honorable, qui doit être égal, “de même poids”, com-tromm: trois hommes ne peuvent en accabler un seul, et sans doute est-ce encore là chez les Celtes un trait archaïque. Dans la Rome classique ni l’une ni l’autre de ces justifications immédiates et comme implicites ne valait plus: Horace n’est pas un jeune solitaire errant en quête d’aventure initiatique mais un soldat régulier des ‘légions’ de Tullus, et [16] il n’y a pas de code de combat chevaleresque, pas de loi interdisant à trois hommes provoqués par un seul de s’unir pour l’accabler. Il a donc fallu ‘amener’ la scène traditionnelle où, pourtant, Horace se trouvait seul en face des trois frères et les affrontait successivement. C’est à quoi tend, dans les récits que nous lisons une longue préparation diplomatique et militaire, dont les Romains ont dû être d’autant plus friands qu’elle sentait davantage l’histoire et enveloppait de plus de vraisemblance et de procédures plus usuelles un exploit par lui-même un peu trop extraordinaire: voilà sans doute pourquoi nous devons assister, avant de voir agir Horace, aux négociations de ‘Tullus’ et du chef albain, puis au pacte opposant trois Horaces aux trois Curiaces, enfin à la mêlée dont les ‘hasards’ seuls étaient capables de ramener de façon satisfaisante la formule ‘trois contre trois’ à la formule ‘un contre trois’ et à détripler cette dernière en trois fois ‘un contre un’ . Telle a dû être dans sa marche générale l’évolution romaine de l’ancienne donnée.

Peut-être cependant la triade des Horaces doit-elle recevoir une explication particulière: nous avons rappelé qu’un trait analogue se trouve attaché à Horatius Cocles: le juniorCocles, au moment où il prend sa garde terrible devant le pont qui mène à Rome, est d’abord encadré par deux autres guerriers, deux seniores, qu’il renvoie ensuite (Tite-Live) ou qui le quittent à cause de leurs blessures (Denys d’Halicarnasse), le laissant seul tenir tête à l’ennemi. Que signifie dans les deux cas une telle péripétie: autour d’un Horatius, avant l’action principale, deux compagnons qu’écarte presque aussitôt soit le héros lui-même soit une mort ou une invalidité précoce? Il ne serait pas impossible de l’interpréter elle aussi, dans son principe, initiatiquement: on a vu par exemple comment Cûchulainn, marchant contre les trois fils de Nechta, rencontre sur la frontière le senior Conall qui mesure le danger auquel court son junior et entreprend de l’accompagner: mais Cûchulainn l’écarte par une ruse brutale afin d’être seul. Une certaine préparation, une certaine mise en scène de la solitude du combattant peut remonter aux plus anciens scénarios initiatiques.

Nous n’insisterons pas sur les moyens tout ordinaires de la victoire d’Horace: plus d’armes magiques, plus de tours de prestidigitation comme dans le duel triple de Cûchulainn; Horace manie l’épée de tout le monde et conçoit un plan, applique une feinte qui, comme par hasard, relève de la manoeuvre à pied: d’un Romain, que pouvions-nous attendre d’autre?

V. Horace et sa soeur

L’épisode de la soeur nous retiendra davantage: il est non seulement resté par sa place ordinale mais aussi devenu par son rôle logique l’épisode central, la clef de voûte du récit romain classique.

[17]

La femme que notre Corneille appellera Camille est nettement une impudique. Certes, elle ne se trousse pas comme fait la reine des Ulates devant Cûchulainn. Mais le pouvait-elle? D’abord le sens et les limites de la réserve féminine ne sont pas en Irlande, loin de là, ce qu’ils sont à Rome ou dans la Grèce archaïque, et c’est même sur ce point qu’on observe une des plus criantes oppositions entre les civilisations du nord-ouest et celles du midi de l’ancienne Europe: on serait bien en peine par exemple de surprendre au détour d’aucune légende les moins austères des matrones occupées à certain concours de force ou d’adresse, digne de certaine fontaine bruxelloise, qui amusa fort au contraire les dames d’Emain Macha et, de jalousie en vengeance, coûta la vie à la propre femme de Cûchulainn et à beaucoup d’autres. Et de même la reine Mugain, après s’être mise nue devant le neveu de son mari, pouvait ensuite le rencontrer sans confusion: une telle licence, une telle aisance sont évidemment exclues au pays de Lucrèce. D’autre part, la légende horatienne, peut-être encore pour aiguiser l’intérêt, ayant fait de la parente rencontrée au seuil de la ville non la cousine ni la tante mais la propre soeur du héros, une tentation sexuelle directe, une scène d’exhibition était impossible. L’impudeur de ladite parente, et le conflit des sexes qui s’ensuit, n’en restent pas moins caractérisés et même renforcés. Seulement ils portent le cachet de Rome.

Impudique, la soeur d’Horace l’est déjà en se mêlant à la foule pour courir au-devant de son frère. Seul Denys d’Halicarnasse (III, 21) a formulé le blême du frère. Mais point n’était besoin d’une note explicite: qu’une jeune fille nubile quittât sans sa mère l’appartement des femmes, qu’elle se joignit au peuple anonyme, il y avait de quoi scandaliser moins ferox qu’Horace.

Impudique, elle l’est ensuite et doublement, au regard de la morale romaine, car elle porte à la fois atteinte à la majesté de la ville et à la dignité de la famille; son amour, les démarches et les cris qu’il lui inspire sont des inconvenances à la fois contre le devoir de toute femme romaine et contre celui de toute jeune fille ‘née’ , – et peut-être saisissons-nous ici la principale raison qui aura fait de la ‘parente’ une ‘soeur’ : son péché familial s’en trouvait accentué. Symétriquement les ‘zones d’âme’ qu’elle irrite chez le jeune héros sont l’honneur nationale et en même temps l’honneur gentilice: il réagit en tant que Romain et en tant que Horatius, la gens, et la respublica étant les deux provinces, également importantes, dans lesquelles s’épanouit au bord du Tibre la qualité d’ ‘homme au maximum’ , de vir.

Impudique, elle l’est enfin dans son opposition sentimentale au héros, et cela est autrement grave que ne le serait un geste un peu libre: en cette heure de puissance, d’ivresse sanglante, de triomphe viril, elle ose penser à l’hymen, à l’amour – immaturus amor -, elle pleure un fiancé, et quel fiancé: l’une des victimes mêmes du vainqueur! Etre femme à ce point devant celui qui vient d’être ‘homme au maximum’, c’en est trop: Horace la perce de son épée.

Par ce dernier aspect l’impudeur de la soeur, la réaction vive du frère, ce conflit de la féminité et de la virilité, prolongent encore fidèlement ce que nous avons entrevu des mythes indo-européens d’initiation guerrière. Mais tout le reste est romain: pas plus que le code de la pudeur, la morale patriotique n’est semblable, par exemple, à Rome et en Irlande. Mais compte tenu, justement de cette différence fondamentale dans les champs idéologiques, compte [18] tenu aussi de la déchéance du furor du plan surnaturel au plan humain et de tout ce que cette élimination du ressort central a dû entraîner de nouveautés dans l’affabulation, l’équivalence des deux épisodes, celui de l’épopée irlandaise et celui de 1’ ‘histoire’ romaine classique, apparaît encore: Cûchulainn revient à sa ville vainqueur des trois frères, bouillant de sa fureur guerrière (style irlandais); sa tante accourt à sa rencontre; par un comportement féminin et lascif au maximum, elle le provoque à une parade de pudeur héroïque; cette scène aiguë d’antagonisme sexuel, qui est pour la femme l’occasion d’une rude humiliation n’est pas, pour la ville, un échec: elle permet aux gens du roi de se saisir du jeune homme et de le soumettre à une médication calmante qui, finalement, lui laissera le bénéfice et l’affranchira des inconvénients du combat initiatique – Horace revient à sa ville, vainqueur des trois frères; sa soeur accourt à sa rencontre; par un comportement féminin et impudique au maximum (style romain), elle éveille en lui une colère tout humaine qui le jette à une vengeance héroïque de la pudeur outragée; cette scène aigu d’antagonisme sexuel, qui est fatal à la femme, contraint d’autre part Rome (le roi, le peuple, la gens) à engager une procédure qui, en fin de compte, laissera Horace intact et purifié.

Qu’on restitue au furor d’Horace sa valeur préhistorique, c’est-à-dire son origine et son essence surnaturelles, ses vertus et ses périls, sa souveraineté sur tout le petit drame; qu’on en fasse non pas un accident sans lendemain mais une nature nouvellement acquise, non pas un accès mais un état, non pas une colère mais un délire: les deux récits seront presque superposables.

Si l’épisode de la femme impudique occupe dans le récit romain cette place directrice qu’il n’a pas dans le récit irlandais, c’est sans doute, comme nous l’indiquions tout à l’heure, pour la raison suivante: une fois le furor déchu, les épisodes n’auront pu rester dans leur ordre ancien qu’à condition de secréter en quelque sorte à partir de leur propre substance de nouvelles motivations, de nouvelles liaisons, une nouvelle intrigue qui fût non plus mystique mais romanesque. Or, quel épisode se prêtait mieux à fournir ces développements que celui où se trouvaient déjà réunis une femme et un homme, les initiatives d’une féminité déchaînée et les réactions violentes de la pudeur virile? Il a suffi de préciser les liens de parenté de l’homme et de la femme, de hausser jusqu’à l’amour l’impudeur de la femme et de pousser la réaction de l’homme jusqu’au crime, pour ‘replâtrer’ l’ensemble, pour lui donner une cohésion suffisante, celle-là même que nous trouvons dans Tite-Live et dans Florus.

VI. Horace purifie

La légende romaine n’offre rien d’équivalent à la médication irlandaise et scythique par l’immersion dans l’eau, soit dans les cuves ou les chaudrons (Cûchulainn, Batradz), soit dans la mer (Batradz encore, suivant d’autres variantes). [19] Il est cependant notable que l’autre Horatius, le Cocles, le Borgne terrible, termine bien son exploit par un bain, par ce saut formidable dans le Tibre qui l’a ramené dans sa ville où tant d’honneurs l’attendaient et qui est resté fameux: c’est à lui sans doute que se rapportait un passage des Annales d’Ennius conservé par Festus:

Hic occasus datus est: at Horatius inclutus saltu …………

Etant donné la parenté typologique des deux Horatii, l’adversaire des Albains et celui des Etrusques, ce trait mérite peut-être considération; peut-être garde-t-il le souvenir, rationalisé et laïcisé comme tout ce que nous avons rencontré jusqu’à présent, d’anciennes pratiques de désacralisation, de ‘liquidation de furor’ par immersion, – le héros ayant achevé son oeuvre d’intimidation grimaçante quand il s’immerge ainsi. Mais, dans ce cas, on s’étonnera qu’il n’apparaisse pas lié à celui des deux Horatii dont l’aventure est, par ailleurs, le plus exactement superposable à un scénario initiatique.

En revanche, l’Horace adversaire des Albains est soumis, dans la troisième et dernière partie de son histoire, à diverses cérémonies malheureusement obscures. Dans le récit classique, ces cérémonies sont seulement purificatoires et n’expient qu’un crime, le meurtre de la soeur. Tout ce qui vient d’être dit sur les éléments, l’origine et l’évolution probables de la scène de ce meurtre engage à penser que le rituel purificatoire a eu d’abord une valeur plus générale: il a dû servir principalement à purger de son trop-plein de furor, à réadapter à sa vie et à son milieu ordinaires en le rendant inoffensif, le jeune homme revenant de l’exploit initiatique, et accessoirement à le purifier des outrances commises pendant ou après cet exploit. Quand au détail, il n’y a qu’à l’enregistrer sans prétendre interpréter des gestes que les historiens romains non seulement ne comprenaient plus mais dont ils ne dissimulent pas le caractère lacunaire. Relisons ce qu’en dit Tite-Live (I, 26): “Pour effacer malgré tout ce crime patent par une expiation, aliquo piaculo, on ordonna au père de purifier son fils aux frais de l’Etat. Après certains sacrifices expiatoires qui sont restés traditionnels dans la gens Horatia, le père plaça une poutre en travers de la rue, voila la tête de son fils et le fit ainsi passer comme sous le joug” (is quibusdam piacularibus sacrificiis factis quae deinde genti Horatiae tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite adoperto velut sub jugum mise juvenem). “Cette poutre, ajoute-t-il, existe encore aujourd’hui, restaurée constamment aux frais de l’Etat; on l’appelle la Poutre de la Soeur, sororium tigillum.”

Par Denys (III, 21), par quelques indications fragmentaires, on sait que la topographie romaine conservait d’autres souvenirs de ces étranges cérémonies, mais ce ne sont guère que des noms, et l’article qu’Adolphe Reinach a consacré aux (ou, suivant cet auteur, à la) pila Horatia (Rev. de l’Hist. des Religions, LV, 1907, pp. 317-346) doit servir de frein salutaire à toute tentation d’exégèse. Qu’étaient non seulement le tigillum sororium, mais ces pila Horatia? Pensait-on avoir gardé, outre les dépouilles des vaincus, les armes du vainqueur? Que représentaient exactement les autels de Janus Curiatius et de Juno Sororia attachés à ces lieux, et quels étaient les rapports de ces divinités avec les Curiaces et avec la Soeur de la légende? Nous nous bornerons à marquer l’importance de trois faits qui semblent certains.

[20]

1° – Le piaculum principal imposé au jeune héros a été de passer sous une poutre mise en travers de la rue et par conséquent, comme on l’a souvent remarqué, formant une sorte de porte. Plutôt que d’un piaculum, ce geste a la figure d’un rite de désacralisation; les anciens le rapprochaient du rite d’affranchissement des captifs de guerre (Denys, III, 22), et il paraît en effet moins propre à décharger le héros d’une souillure qu’à lui ouvrir le retour d’un monde à un autre, du surnaturel à l’ordinaire: les portes artificielles, ou inusuelles, ou secrètes, de même que les démarches anormales jouent souvent un grand rôle dans ce genre de ‘rentrées’ ; on a vu par exemple que, chez les Kwakiutl, le Cannibale nouvellement initié, après une quadruple immersion calmante dans l’eau salée, rentre chez lui par la porte de derrière et que, sur le seuil, il doit s’y prendre à quatre fois pour poser le pied; des faits de ce genre sont courants dans les descriptions ethnographiques.

2° – Les pratiques instituées ce jour-là, disent les historiens, ont été traditionnellement conservées dans la gens Horatia; quelque chose a dû même en survivre après l’extinction de la gens et l’Etat en aura pris la charge, de même qu’il a assuré l’entretien de ce qui servait de décor et d’accessoires: chaque premier octobre en effet, un sacrifice public était offert au tigillum sororium, près des autels de Janus Curiatius et de Juno Sororia. Cette date est remarquable: les rares feriae publicae anciennes qui sont situées au premier jour d’un mois semblent annoncer en effet la tonalité religieuse de ce mois; c’est du moins ce qui ressort des feriae Martis du premier mars, qui ouvrent le mois des Equirria et des ébats des Saliens et du tubilustrium, toutes fêtes du dieu des armées. Or, le premier octobre ouvre lui aussi un des mois les plus militaires de l’année, qui est comme la réplique automnale du mois de mars, le mois de l’equus october (15 oct. ) et de l’armilustrium (19 oct. ); il est donc probable que la cérémonie du premier octobre au tigillum sororium avait, elle aussi, primitivement, une valeur militaire, ‘martiale’ , et non pas seulement purificatoire; peut-être représente-t-elle la dernière trace des anciennes initiations dont la légende d’Horace aura d’abord été le mythe, et qui, peut-être, se déroulaient en partie au tigillum sororium et au début du mois martial de l’automne. Les initiations une fois disparues, et aussi la gens Horatia, il ne sera resté qu’une pieuse et vaine commémoration dans l’ancien cadre.

3° – Le nom de Janus n’est pas inattendu dans la perspective où nous avons été conduit: Janus est le dieu qui a, selon l’expression de saint Augustin (Cité de Dieu, VII, 3), omnium initiorum potestatem; c’est de lui que Varron disait, l’opposant à Jupiter, penes Janum sunt prima, penes Jovem summa (d’après saint Augustin, ibid., VII, 9): il ne pouvait donc guère manquer à une ‘initiation’ . Le nom de Juno seroria a-t-il été entraîné par celui de Janus Curiatius, l’association Janus-Janon étant bien connue par ailleurs notamment aux calendes? C’est possible. Mais Junon ne serait pas non plus déplacée dans une initiation de Juvenes si son nom, comme il semble, contient précisément le radical du mot jun-iores et si, comme il semble aussi, l’un de ses services anciens a été de patronner lesdits juniores.

C’est ici le lieu de reprendre et d’achever une réflexion que nous avons laissée en suspens. Toutes les légendes de l’histoire primitive de [21] Rome rattachées au nom d’un Horatius sont des légendes où un Romain unique, se distinguant de l’armée, donne à Rome salut et victoire; d’autre part, Horatius Cocles et l’Horace adversaire des Albains, sans être des doublets, sans avoir même valeur, présentent en commun des traits importants et dans le caractère (notamment l’état de fureur) et dans l’aventure (tels les deux compagnons d’abord associés puis éliminés par mort, blessures ou renvoi). On peut dès lors se demander si la gens Horatia, dans les débuts de Rome, n’a pas été la gensspécialiste, propriétaire, distributrice des initiations individuelles dont la légende du ‘jeune Horace’ était d’abord l’exposé romancé, et dont la légende de Cocles démontrait d’abord l’efficacité. On comprendrait mieux ainsi que les cérémonies expiatoires (et plutôt, si nous avons raison, désacralisantes) du tigillum sororium se soient, comme dit Tite-Live, maintenues héréditairement dans cette famille. Il est usuel, chez les demi-civilisés, que telle famille particulière ait le secret, le monopole de telle initiation chamanique, militaire ou économique.

 

(TO BE CONTINUED)

SOURCE  http://cahiers.kingston.ac.uk/
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