ALEXANDRIE AD AEGYPTUM (B)


(SUIVRE DE 18/03/17)

par  Christian Lauwers

NUMISMATIQUE

Fig. 13 – Revers de deux monnaies de bronze d’Antonin le Pieux (138-161) et de Commode (180-192) frappées à Alexandrie et portant une représentation du Phare.

Les monnaies forment un autre type de document nous apportant des renseignements sur les bâtiments antiques. Les empereurs romains s’en servaient pour diffuser des images de leurs programmes édilitaires, et l’on trouve aux revers de leurs monnaies de nombreuses représentations de temples, d’arcs de triomphes et d’autres monuments publics. Des monnaies de bronze frappées à Alexandrie sous Hadrien, Antonin et Commode (figs. 13, 13bis, 14), au IIème siècle de notre ère, offrent de nombreuses représentations du phare. La déesse égyptienne Isis, adoptée par les Grecs, est devenue la protectrice d’Alexandrie et des marins sous le nom d’Isis Pharia. Elle apparaît sur de nombreuses monnaies, tenant une voile, en face du Phare. Ce mélange des iconographies, des cultes et des arts gréco-romains et égyptiens est caractéristique d’Alexandrie. Un autre intérêt du matériel numismatique consiste en ceci qu’il est très souvent daté, et pour certains empereurs à l’année près. Entre 115 et 117, sous Trajan, la population juive d’Alexandrie révoltée avait brûlé le Sérapeion, considéré comme un temple païen. Ce sanctuaire est cependant représenté sur des monnaies d’Hadrien datées de 132/133, montrant l’empereur, à droite d’un autel sur lequel son nom est inscrit, face au dieu Sarapis. Ce sanctuaire avait donc été reconstruit et était à nouveau en activité sous le règne d’Hadrien. L’archéologie ne peut pas nous renseigner sur ces événements, les chrétiens ayant complètement détruit le Sérapeion sous le règne de Théodose, à la fin du IVème siècle. Il n’en reste que le négatif des fondations.

 

LES RÉCITS DE VOYAGES ET LA DESCRIPTION DE L’ÉGYPTE

Fig. 15 – Description de l’Égypte par l’abbé Le Mascrier, 1735.

Une autre source nous est fournie par les récits de voyageurs, comme la Description de l’Égypte de l’abbé Le Mascrier, parue en 1735 (fig. 15). Sous la direction de Jean-Yves Empereur, Oueded Sennoune a consacré sa thèse de doctorat à compiler le corpus de tous les passages de ces récits décrivant Alexandrie. Il a recensé 309 récits, s’étalant du VIème au XXème siècle. Les voyageurs occidentaux sont de loin les plus nombreux, avec 277 récits. Beaucoup de pèlerins en route vers Jérusalem passaient par Alexandrie et y visitaient les lieux saints tels que l’église où l’évangéliste Marc était enseveli. Certains visiteurs poursuivaient des buts politiques, et ramenaient en Occident la description des ports et des murailles de la ville, en vue de s’en emparer lors d’une prochaine croisade. Il y eut plus tard des ambassades visant à nouer des liens commerciaux avec les Ottomans et à assurer la sécurité des pèlerins. Enfin, des voyageurs se rendirent à Alexandrie pour y acheter des antiquités et des manuscrits et récolter des observations sur la faune, la flore, la médecine locale et les monuments du passé. 32 visiteurs orientaux, Arabes, Perses et Turcs, laissèrent également des descriptions de la ville. La plupart de ces voyageurs s’intéressaient au pittoresque, et leurs descriptions relèvent parfois du conte des Mille et une nuits, tel cet extrait d’Ibn-Khordadbeh, écrit au milieu du IXème siècle : On rapporte que la construction d’Alexandrie dura trois cents ans, et que, pendant soixante et dix ans, les habitants n’osaient sortir durant le jour, leurs yeux ne pouvant supporter le reflet mat et éclatant de ses murs. Son phare prodigieux s’élevait du milieu de la mer, sur une écrevisse de verre. Cette description du phare posé sur une écrevisse pourrait s’expliquer par une confusion avec les obélisques du Césareum, qui reposaient sur des crabes de bronze. D’autres visiteurs nous donnent des descriptions précises de l’état d’Alexandrie à leur époque, par exemple Ibn Battuta au XIVème siècle :

Lors de ce voyage, je me rendis au Phare. Je constatai qu’une de ses façades était en ruine. C’est une construction carrée et haute. La porte est surélevée par rapport au sol, elle se trouve en face d’une construction de la même hauteur et entre les deux sont posées des planches qui servent de passerelle : si on les ôte, on ne peut plus accéder à la porte du Phare. À l’intérieur de la porte, on voit une niche où se tient le gardien. À l’intérieur du Phare, se trouvent de nombreuses salles. La largeur du couloir est de neuf empans, l’épaisseur du mur de dix et la longueur de chaque face de cent quarante. Le Phare est situé sur une colline élevée, à une parasange d’Alexandrie, sur une langue de terre entourée de trois côtés par la mer qui baigne le rempart de la ville.

Fig. 16 – Relation d’un voyage fait au Levant par Jean de Thévenot, 1664.

Fig. 17 – Description de l’Égypte, Volume 5, Antiquité V, n° 34 : vue, profil et détails de la grande colonne appelée communément la colonne de Pompée.

Jean de Thévenot visita la ville en 1657. Il en décrivit le système d’adduction d’eau : …ce canal que les Egyptiens firent creuser pour conduire l’eau du Nil à Alexandrie, n’ayant point d’autre eau à boire… commence à environ six lieuës au dessus de Rosette au bord du Nil & vient de là à Alexandrie, & lorsque le Nil est cru… cette eau remplit les citernes, qui sont faites exprès sous la ville, & sont très-magnifiques, & de grande étendue, car tout le dessous de l’ancienne Alexandrie est creux, étant tout une cîterne dont les voûtes sont soutenuës de plusieurs belles colonnes de marbre, & sur ces voutes étoient bâties les maisons d’Alexandrie, ce qui a fait dire à plusieurs qu’il y avoit en Alexandrie sous terre une ville aussi grande que dessus, & quelques personnes m’ont assûré qu’on peut encore à présent aller dessous toute la ville d’Alexandrie par de belles ruës, dans lesquelles on voit encore des boutiques, mais les Turcs ne permettent pas qu’on y descende. L’eau du Nil qui entre ainsi dans ce Hhalis, sous la ville, sert pour boire toute l’année, car chaque maison en fait tirer par des pousseragues qui la versent dans la cîterne particulière de la maison à mesure qu’ils la tirent. Ces pousseragues sont des rouës où il y a une corde en chapelet sans bout, l’entour de laquelle sont attachez plusieurs pots de terre, qui remontant toûjours pleins d’eau, la versent dans un canal, qui la conduit où on veut.Lorsqu’il débarqua en 1798 à Alexandrie, Napoléon, imitant Alexandre, dont la vie racontée par Plutarque était un de ses livres de chevet, était accompagné de 165 savants composant sa « Commission des Sciences et des Arts ».

Cette Commission rédigea de 1803 à 1828 la première Description de l’Égypte basée sur des principes scientifiques. L’ingénieur des ponts et chaussées Gratien Le Père réalisa la première étude moderne de la topographie de la ville d’Alexandrie, contribuant à l’identification de monuments anciens avant la transformation du paysage urbain sous Méhémet Ali. L’ingénieur Saint-Genis se chargea de la description des antiquités de la ville et de ses environs ; il établit la carte d’Alexandrie d’après les vestiges encore visibles, deux rues anciennes, des fragments du rempart médiéval, les ruines du Serapeion, du Césareum, d’un hippodrome et de quelques tombes. Gratien Le Père écrivit : Les ruines d’Alexandrie (…) n’offrent que l’image hideuse de la destruction absolue de l’homme et de ses ouvrages. En effet, dans un vaste espace fermé d’une double enceinte flanquée de tours élevées, le sol n’est couvert que de ruines de vieux monuments ensevelis sous des monticules de décombres, de colonnes et de chapiteaux brisés ou renversés, de pans de murs écroulés, de voûtes enfoncées, de revêtements de murs dont les pierres défigurées sont rongées par l’humidité saline du salpêtre et de l’acide marin (…) Au milieu de ce chaos, quelques habitations solitaires environnées de tombeaux, semblent ne s’élever du sein de ces ruines que pour recouvrir de leur ombre l’asile de la mort (…) Enfin l’intérieur de cette enceinte ne renferme plus que la poussière d’une immense cité, que l’on cherche en vain au milieu de ses murs. Alexandrie comptait à cette époque environ 8000 habitants. Les membres de l’Expédition d’Égypte furent les premiers à enregistrer les données de leurs recherches de façon précise et détaillée et à établir des relevés exacts des monuments et des inscriptions.

MAHMOUD EL-FALAKI ET LA PROBLÉMATIQUE DU PLAN

Fig. 18 – Carte de l’antique Alexandrie dressée par Mahmoud Bey en 1866.

En 1865, l’empereur Napoléon III ayant besoin, pour écrire l’histoire de Jules César, d’un plan d’Alexandrie dans l’Antiquité, en fit la demande au khédive Ismaïl, petit-fils de Méhémet Ali. Le khédive confia à Mahmoud el-Falaki, dit Mahmoud Bey, ingénieur et astronome, le soin de faire les sondages et mesures nécessaires. À l’époque, de vastes zones de la ville n’avaient toujours pas été construites et il lui était facile d’avoir accès aux ruines visibles en surface. Cependant Mamhoud Bey se plaint dans ses mémoires des difficultés qu’il rencontra. La tâche était énorme, malgré son excellente équipe d’ingénieurs, dessinateurs, assistants, deux cents ouvriers et l’appui des plus hautes autorités du pays. Mahmoud el-Falaki n’était pas un archéologue professionnel, mais ses sondages et relevés topographiques peuvent être considérés comme la première campagne archéologique à Alexandrie. Son plan fut dessiné d’après les mesures des restes de rues et de remparts visibles en surface ou dans les tranchées creusées le long de l’alignement des rues anciennes (fig. 18). Achevé en 1866, ce plan pose deux problèmes. D’abord, à quelle période de l’Antiquité correspond-il ? Aujourd’hui, il existe un consensus selon lequel le plan de Mahmoud Bey représente un état du réseau viaire de la ville pendant l’Antiquité tardive, c’est-à-dire la fin de l’époque romaine et à l’époque byzantine. Dans quelle mesure ce plan tardif est-il superposable au plan original ptolémaïque? Il semble que le quadrillage constitué par les grandes avenues est-ouest, dont la voie Canopique, et les larges rues nord-sud, se soit conservé durant toute l’Antiquité. Le découpage intérieur des îlots aurait par contre varié au fil des siècles. Les fouilles polonaises d’un quartier d’habitation gréco-romain à Kôm el-Dikka, dans le centre-ville, confirment le plan de Mahmoud Bey : la rue R4, sur laquelle sont alignées les constructions de ce quartier, avait été correctement relevée. Ce plan correspond également aux indications fournies par la littérature : il est orthogonal et orienté en fonction des vents dominants.

Fig. 19 – Carte de l’antique Alexandrie avec l’Heptastade menant au Phare dans l’axe de la rue R9 et l’emplacement de bâtiments repérés lors de fouilles archéologiques.

L’orientation de l’Heptastade, cette chaussée reliant l’île de Pharos au continent, posait un second problème. L’Heptastade a en effet complètement disparu, enseveli par les alluvions, puis recouvert par la ville ottomane. Mahmoud Bey ne put y effectuer aucun sondage, et son tracé, oblique par rapport à la rue R9, relevait de l’hypothèse (fig. 19). On sait par les textes que sous l’Heptastade courait un aqueduc approvisionnant l’île de Pharos en eau. Une étude récente de la topographie de l’isthme de Pharos et de son sous-sol a permis de restituer le tracé original. Sur ce nouveau plan, communément accepté aujourd’hui, l’Heptastade se trouve dans l’axe de la rue antique R9. L’Heptastade s’inscrivait donc dans le réseau viaire ptolémaïque, vers l’escalier de 100 marches, à l’autre extrémité de la rue R9, qui permettait d’accéder au sanctuaire de Sarapis. Depuis le Sarapeion, on profitait d’une vue plongeante sur une voie qui courait jusqu’à l’île de Pharos, soit sur plus de 2 kilomètres d’une perspective rectiligne vers la mer. Cette découverte donne à réfléchir sur l’aspect théâtral de l’urbanisme de la cité et sur la date haute de ce dessein d’urbaniste, qui appartient à la conception originelle du IVème siècle avant notre ère.

(A SUIVRE)

SOURCE  http://www.koregos.org/

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