ALEXANDRIE AD AEGYPTUM (A)


BY Christian Lauwers

 

Avec Rome, Alexandrie fut une des deux plus grandes cités de l’Antiquité. Textes antiques et récits de voyageurs donnent des éléments de description de cette ville, que l’archéologie de sauvetage complète par bribes et morceaux. Quelle idée de la ville antique pouvons-nous nous faire, sur base de ces divers témoignages ?

Fig. 1 – Alexandrie sur la carte de l’Égypte moderne.

La ville d’Alexandrie se trouve à quelque 210 kilomètres au nord-ouest du Caire, non loin de l’ancienne branche canopique du Nil, sur une étroite bande de terre entre la Méditerranée et le lac Mariout, autrefois appelé le lac Maréotis. L’île de Pharos, qui donna son nom au phare, fut reliée au rivage par une jetée d’environ un kilomètre et demi, l’Heptastade, aujourd’hui enfouie sous les alluvions. Cette jetée était dans l’Antiquité percée de deux tunnels permettant aux navires de passer du port est au port ouest et réciproquement. Des récifs rendent l’entrée des ports périlleuse, mais l’eau y est profonde et permet le mouillage de bateaux de fort tirant d’eau (fig.1).

Fig. 2 – Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) sur la mosaïque de la Maison du Faune, Pompéi.

En 332 av. J.-C., Alexandre avait passé sept mois à assiéger la forteresse insulaire de Tyr, en Phénicie. Pour la prendre, il avait dû faire construire une chaussée reliant l’île au continent. Alexandre s’empara ensuite sans coup férir de la satrapie d’Égypte et se fit couronner pharaon à Memphis en 331. Accompagné de l’architecte grec Deinocrates, il choisit le site de la future Alexandrie. Selon les auteurs antiques, il choisit cet emplacement parce que la situation de l’île de Pharos lui rappelait Tyr, et la chaussée qu’il fit construire pour la relier au continent reproduisait celle qui lui avait permis de prendre la ville phénicienne. Selon une autre tradition, Alexandre choisit cet emplacement parce que l’île de Pharos était citée dans Homère. Il décida du tracé des murailles, de l’orientation des rues en fonction des vents frais dominants, de la place des temples et de l’agora (fig.2).

Fig. 3 – Carte d’Alexandrie à l’époque ptolémaïque (305-30 av. J.-C.)

Fig. 4 – Titus Flavius Vespasianus, empereur de 69 à 79 ap. J.-C. Buste du Musée Capitolin.

Lorsqu’à la mort d’Alexandre en 323 Ptolémée fils de Lagos obtint la satrapie d’Égypte, il choisit d’installer sa capitale à Alexandrie plutôt qu’à Memphis. Macédonien de culture grecque, il préférait avoir la Méditerranée à portée de vue. Ptolémée était un érudit et un historien, qui écrivit une vie d’Alexandre, perdue, mais dont beaucoup d’auteurs postérieurs s’inspirèrent. C’est pourquoi il voulut que sa capitale soit non seulement un port de commerce et la caserne de son armée de métier, mais également la nouvelle patrie de la science, de l’érudition et de l’art grecs. S’inspirant du Lycée d’Aristote, il fonda le Musée et la Bibliothèque et y invita des savants et des artistes de tout le monde grec. Il eut également une grande activité édilitaire, ainsi que son fils Ptolémée II. Les sources épigraphiques attestent la fondation par ces deux monarques de tout l’appareil urbanistique d’Alexandrie : les ports, le phare, le Sérapeion, le gymnase… Sous le règne des Lagides, de Ptolémée Ier à la mort de Cléopâtre VII en 30 av. J.-C., Alexandrie fut la première cité du monde hellénistique, abritant une population d’environ 500000 personnes (fig.3). Sous Auguste, l’Égypte devint une province romaine, et Alexandrie passa au second rang, derrière Rome. Le gouvernement de l’Égypte, par ordre du premier empereur, fut réservé à des fonctionnaires de rang équestre. Les sénateurs n’avaient pas le droit de se rendre en Égypte. L’approvisionnement de Rome en blé dépendait en grande partie de la production égyptienne : qui tenait Alexandrie, tenait Rome. À la mort de Néron en 68 de notre ère, Vespasien abandonna à son fils Titus le siège de Jérusalem et alla s’emparer de l’Égypte. Il s’installa à Alexandrie, d’où il fit le blocus de Rome. Quelques mois plus tard, en 69, Vespasien devenait empereur (fig.4).

Fig. 5 – Vues d’artiste d’Alexandrie à la fin du XVIIIème siècle.

Pendant l’Antiquité tardive, la ville fut le siège de nombreuses luttes religieuses. Prise par l’armée du calife Omar, sous le commandement du général Amr Ibn el-Ass en octobre 641, Alexandrie perdit son rôle de capitale au profit de Fostat, qui deviendra plus tard Le Caire. La ville resta d’abord prospère, servant d’avant-port à la nouvelle capitale, avant de péricliter suite à la découverte de la route du Cap en 1498. Lorsque Napoléon débarqua à Alexandrie en 1798, la ville tout entière tenait sur l’Heptastade, le reste n’étant qu’un champ de ruines (fig.5). C’est le pacha Muhammad (ou Méhémet) Ali qui, à partir des années 1820, présida à la renaissance d’Alexandrie. Sous son règne, le canal antique fut curé, le port réaménagé, et la population, qui était tombée à 13000 habitants, remonta rapidement, jusqu’à atteindre aujourd’hui plus de quatre millions d’âmes (fig.6).

Depuis les années 1990, les constructions du XIXème et du début du XXème siècles, qui ne comptaient que quelques niveaux et possédaient des fondations peu profondes, sont démolies pour faire place à des buildings dont les fondations reposent sur le roc. Ces grands travaux amènent la destruction de toutes les strates archéologiques. D’autre part, toute la surface de la ville antique, y compris les cimetières, est couverte d’habitations modernes (fig.7).Les fouilles terrestres sont donc exclusivement des fouilles de sauvetage, pratiquées dans l’urgence. La pression des promoteurs est permanente. Un autre problème se pose : le niveau du sol s’est abaissé de près de 9 mètres par rapport au niveau de la mer. Les strates archéologiques les plus basses se trouvent aujourd’hui sous la nappe phréatique, tandis que les installations portuaires antiques se trouvent sous la mer. Le site a également été touché par plusieurs séismes, et de nombreux bâtiments ont été détruits lors de révoltes religieuses ou d’épisodes guerriers. Le quartier des palais, par exemple, a été incendié par les Palmyréniens lorsqu’ils envahirent la ville à la fin du troisième siècle de notre ère. Enfin, les remplois de matériaux architecturaux sont innombrables, au point qu’il est difficile de distinguer les vestiges des enceintes antiques et médiévales et que très peu d’inscriptions ont été retrouvées dans leur contexte original.

 

CHOIX DE TEXTES

La littérature alexandrine et la littérature sur Alexandrie sont abondantes. Fraser a fait le relevé complet de la littérature grecque en 1972 dans ce qui était alors la somme sur le sujet, Ptolemaïc Alexandria. Un série de textes anciens sont consacrés à l’urbanisme et peuvent nous aider à nous faire une idée de la ville dans l’Antiquité. Philon d’Alexandrie a donné une indication supplémentaire en signalant qu’Alexandrie était divisée en cinq quartiers désignés par les lettres a, b, g, d et e, les Juifs étant concentrés dans les quartiers d et e. L’historien grec Diodore de Sicile, dans son Histoire universelle, écrivit :(Alexandre) voulait bâtir dans ce royaume une grande ville. Il avait déjà donné ordre à ceux qu’il y avait laissés d’en préparer le terrain entre la mer et le lac Maréotide ; [2] et lui-même revenu sur les lieux en traça le plan avec beaucoup de soin et la nomma d’avance Alexandrie de son nom.

Par la situation qu’il avait choisie il lui avait procuré l’avantage d’avoir dans son port l’île du Phare. Il eut attention que les vents du nord pussent enfiler toutes les rues pour les rafraîchir… [6] Aussi n’y a-t-il aucune autre ville qui l’égale par le nombre des citoyens. Dans le temps que j’y ai passé moi-même, ceux qui tenaient les registres publics m’ont dit qu’il y avait plus de trois cent mille personnes libres et que les revenus royaux montaient à plus de six mille talents. 6000 talents de 26 kilos représentaient 156 tonnes d’argent par an, provenant principalement des bénéfices sur la vente de céréales et de papyrus, sur les taxes douanières et portuaires, sur le change des monnaies étrangères en monnaies ptolémaïques et sur les autres productions locales telles que les verreries. Strabon, contemporain d’Auguste, nous fournit au livre XVII de sa Géographie une description de la ville, où il résida plusieurs années entre 27 et 20 avant notre ère : [8] Le terrain sur lequel a été bâtie la ville d’Alexandrie affecte la forme d’une chlamyde, les deux côtés longs de la chlamyde étant représentés par le rivage de la mer et par le bord du lac, et son plus grand diamètre pouvant bien mesurer 30 stades, tandis que les deux autres côtés, pris alors dans le sens de la largeur, sont représentés par deux isthmes ou étranglements, de 7 à 8 stades chacun, allant du lac à la mer. La ville est partout sillonnée de rues où chars et chevaux peuvent passer à l’aise, deux de ces rues plus larges que les autres (…) s’entrecroisent perpendiculairement. A leur tour, les magnifiques jardins publics et les palais des rois couvrent le quart, si ce n’est même le tiers de la superficie totale. (…) on peut compter aussi comme faisant partie des palais royaux le Musée, avec ses portiques, son exèdre et son vaste cénacle (…)

Une autre dépendance des palais royaux est ce qu’on appelle le Sêma, vaste enceinte renfermant les sépultures des rois et le tombeau d’Alexandre… [10] La ville d’Alexandrie peut être dépeinte d’un mot : «une agglomération de monuments et de temples». Le plus beau des monuments est le Gymnase avec ses portiques longs de plus d’un stade. Le tribunal et ses jardins occupent juste le centre de la ville. Là aussi s’élève, comme un rocher escarpé au milieu des flots, le Panéum, monticule factice, en forme de toupie ou de pomme de pin, au haut duquel on monte par un escalier en limaçon pour découvrir de là au-dessous de soi le panorama de la ville… [13]

Toutefois, ce qui aujourd’hui encore contribue le plus à la prospérité d’Alexandrie, c’est cette circonstance qu’elle est le seul lieu de l’Égypte qui se trouve également bien placé et pour le commerce maritime par l’excellente disposition de son port, et pour le commerce intérieur par la facilité avec laquelle lui arrivent toutes les marchandises qui descendent le Nil, ce qui fait d’elle le plus grand entrepôt de toute la terre.En 47 av. J.-C., Jules César se trouva assiégé avec une petite armée dans le quartier des palais, le Bruccheion. Un de ses officiers ou de ses secrétaires rédigea, d’après les notes de César, le récit de cette Guerre alexandrine. Nous y trouvons d’utiles renseignements sur le système de distribution d’eau dans la ville à la fin de l’époque hellénistique :
[5] (1) Alexandrie est presque tout entière minée, et a des canaux souterrains qui partent du Nil et par lesquels l’eau est conduite dans les maisons des particuliers, où, avec le temps, elle dépose et s’éclaircit peu à peu… [6] (1) Ganymède (…) nous coupa d’abord toute communication avec les canaux de la partie de la ville qu’il occupait; ensuite, à force de roues et de machines, il éleva l’eau de la mer et la fit couler des quartiers supérieurs dans celui de César. (2) Aussi, bientôt, l’eau qu’on allait puiser aux citernes voisines parut-elle plus salée que de coutume, et nos soldats étaient tout surpris, ne sachant d’où cela pouvait provenir. Ils avaient peine à en croire leur goût, quand ceux de leurs camarades, qui étaient postés plus bas, disaient que leur eau était toujours de même espèce et de même saveur qu’à l’ordinaire; ils les comparaient l’une avec l’autre, et en les dégustant, ils reconnaissaient combien elles étaient différentes. (3) Mais au bout de quelques jours, l’eau du quartier le plus élevé ne pouvait plus se boire d’aucune façon, et celle de la partie inférieure commençait à se corrompre et à devenir salée.On peut également y trouver la description de maisons :
[1] (3) Alexandrie est à peu près à l’abri de l’incendie, parce qu’il n’entre ni charpente ni bois dans ses constructions, que tous les étages y sont voûtés, et les toits recouverts en maçonnerie ou pavés.
[17] (1) César (…) crut devoir mettre tout en œuvre pour s’emparer de l’île (de Pharos) et de la jetée qui y conduisait (…) les ennemis (…) sortirent des vaisseaux pour défendre les maisons (…) quoique, toute proportion gardée, leurs maisons fussent à peu près dans le genre de celles d’Alexandrie; que leurs hautes tours, qui se touchaient, leur tinssent lieu de rempart (…) Ces mêmes hommes n’osèrent nous attendre dans des maisons hautes de trente pieds (…)

La description de ces maisons munies de tours rappelle les modèles réduits de maisons macédoniennes que l’on a retrouvés dans certaines tombes d’Alexandrie (fig.8 et 9).

 

SOURCES ÉPIGRAPHIQUES

Fig. 10 – Tablette de fondation en or du sanctuaire de Sarapis, dédiée par Ptolémée III (246-222 av. J.-C.)

Le matériel épigraphique non funéraire d’Alexandrie a été publié de façon scientifique, le recueil des inscriptions d’époque ptolémaïque en 2001, celui des inscriptions du haut empire romain en 1994. Pour beaucoup de pierres on ne dispose pas de contexte, soit parce qu’elles furent remployées dès l’Antiquité, soit parce que leurs inventeurs modernes n’ont pas signalé leurs lieux de découverte. Seules les pierres disposant d’un contexte assuré présentent un intérêt ici, car les dédicaces qui y sont gravées permettent d’identifier certains bâtiments antiques. Pour l’époque ptolémaïque, c’est par exemple le cas d’une tablette de fondation en or (fig.10), découverte par Alan Rowe, alors directeur du musée gréco-romain, le 27 août 1943. Cette tablette avait été enterrée avec neuf autres, faites de différentes matières, à l’angle sud-est de l’enceinte du Sérapéum. Voici la traduction du texte grec : «  Le roi Ptolémée, fils de Ptolémée et d’Arsinoé, Dieux Adelphes, (sous-entendu : a dédié) à Sarapis le temple et le sanctuaire ». Le texte hiéroglyphique se lit : « Le roi de la Haute et Basse Égypte, héritier des Dieux Frères, choisi par Amon, puissante-est-la-vie-de-Râ, fils de Râ, Ptolémée III, vivant éternellement, aimé de Ptah, a fait le temple et l’enceinte sacrée pour Ousor-Hapi ». Cette inscription fixe de façon précise l’emplacement du sanctuaire principal de la ville antique et nous donne une fourchette chronologique pour sa fondation, le règne de Ptolémée III (246-222 av. J.-C.).

Pour l’époque impériale, une colonne et une plaque en calcaire (fig. 11 et 12) rappellent la construction du « Canal Auguste ». Découvertes, la colonne dans le centre-ville, la plaque hors les murs, près de la porte Canopique, elles portent la même inscription, le texte latin inscrit en lettres plus grandes et au-dessus du texte grec, comme il convient pour une inscription impériale. En voici la traduction : « L’empereur César Auguste, fils d’un dieu, grand pontife, a fait venir depuis Schedia le « Canal Auguste », destiné à couler de lui-même dans toute la ville, Caïus Iulius Aquila étant préfet d’Égypte, l’an 40 de César. » Le dossier de ce canal est bien sûr incomplet : nous disposons de deux points de repère, les lieux des deux découvertes, et d’une date. Mais le système d’adduction d’eau d’Alexandrie était complexe. Ce canal fut-il creusé sous Auguste ? Ou bien ces inscriptions commémoraient-elles la réfection d’un canal existant ?

(ETRE CONTINUE)

SOURCE  http://www.koregos.org/

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