LA POESIE PHILOSOPHIQUE (a)


Statue représentant Omar Khayyam.

La poésie philosophique appartient à deux domaines distincts et différents. La poésie est un genre littéraire qui produit un discours irrationnel, proche du mythe, du grec muthos (récit, fable). Elle vise l’esthétique. Le terme « poésie » et ses dérivés viennent du grec ancien ποίησις, du ποιεῖν (poiein) qui signifie « faire, créer » : le poète est donc un créateur, un inventeur de formes expressives. Quant à la philosophie, elle vise par un discours rationnel, le logos, le mot philosophie (littéralement : « l’amour de la sagesse ») désigne une activité et une discipline existant depuis l’Antiquité en Occident. Différents buts peuvent lui être attribués, de la recherche de la vérité, et de la méditation sur le bien et le beau, à celle du sens de la vie, et du bonheur, mais elle consiste plus largement dans l’exercice systématique de la pensée et de la réflexion. Ancrée dès ses origines dans le dialogue et le débat d’idées, la philosophie peut également se concevoir comme une activité d’analyse, de définition, de création ou de méditation sur desconcepts.

Poésie et philosophie ont toujours entretenu, depuis leur origine, des liens privilégiés au cours des siècles. Les poètes et philosophes depuis Héraclite ont révélé, tant par leur interrogation à propos des êtres et de leur rapport au monde, tant par leur style souvent lapidaire et contradictoire, qu’il existe des ponts entre eux. Ils montrent donc par leurs travaux que poésie et philosophie sont complémentaires et inséparables. La poésie philosophique est ainsi le produit des deux : l’une, du côté du muthos, et l’autre, du côté du logos ; la poésie philosophique, parole errante dans l’entre-deux, est entre ces pôles.

Les origines de la poésie philosophique remontent à ceux que l’on nomme les présocratiques1, penseurs qui dans la Grèce antique, ont participé aux origines de la philosophie et ont vécu du milieu du viie jusqu’auive siècle av. J.-C., c’est-à-dire pour la plupart avant Socrate. Parménide, Héraclite, Empédocle et Démocritesont les plus représentatifs de ce courant où poésie et philosophie sont indissociables.

D’une part, vinrent d’autres penseurs, surtout Lucrèce avec De rerum natura. Ils choisissent le vers homérique, la scansion d’Hésiode ainsi du noble Horace dans les Odes2, ou le fragment, mais aussi l’aphorisme ou lapointe3, toute forme brève, lapidaire, pour exprimer leurs pensées.

D’autre part, sur le continent asiatique, est publiée l’œuvre du philosophe chinois Confucius (551479 av. J.-C.), Les Annales des printemps et automnes. « On trouve dans l’histoire chinoise une époque appelée Tch’ouen Ts’io (c’est-à-dire Printemps et Automnes), qui va de722 à 481 av. J.-C.. Confucius, né à Lu et ministre du prince régnant en497? écrivit en 481 cette œuvre, où il se propose de montrer la nécessité d’un gouvernement central puissant. Cet ouvrage est considéré comme l’un des Cinq Classiques chinois. Comme tous les livres de Confucius, le Tch’ouen ts’ieou est considéré comme un livre canonique. […] Le style de l’œuvre est fort concis, de sorte qu’il serait difficile de comprendre sans le secours de commentaires et d’explications. […] Sous chaque date, les notations sont très brèves, mais le Commentaire de Tsouo [Tsouo-tchouan] fournit une histoire beaucoup plus détaillée non seulement du royaume de Lou mais aussi des autres royaumes à la même époque avec, à la manière de Thucydide, une reconstitution des discours tenus par les hommes politiques4. » Ainsi naquit le confucianisme, Rújiā (儒家) « école des lettrés » puis Rúxué (儒学) « enseignement des lettrés »Rúxué, est l’une des plus grandes écoles philosophiques, morales, politiques et dans une moindre mesure religieuses deChine. Elle s’est développée pendant plus de deux millénaires à partir de l’œuvre attribuée au philosophe Kongfuzi, « Maître Kong » 孔夫子 (551-479 av. J.-C.), connu en Occident sous le nom latinisé de Confucius. Après avoir été confrontée auxécoles de pensée concurrentes pendant la Période des Royaumes combattants et violemment combattue sous le règne deQin Shi Huang, fondateur du premier empire, elle fut imposée par l’empereur Han Wudi (-156 ~-87) en tant que doctrine d’État et l’est restée jusqu’à la fondation de la République de Chine (1911). Elle a aussi pénétré au Viêt Nam, en Corée et au Japon où elle a été adaptée aux circonstances locales5.

En Mésopotamie, Mansur al-Hallaj, au ixe et xe siècles à Bagdad, est un mystique persan du soufisme. Il est un des piliers de la tradition persane du soufisme. Sa méditation spirituelle est à l’origine de la poésie philosophique persane6. Al Mutanabbi, quant à lui, est né en 915, et il est mort en 965. Poète arabe, ses poèmes tournent autour des louanges des rois, desdescriptions de batailles, de la satire, de la sagesse et de sa philosophie de la vie que beaucoup d’hommes partagent avec lui. Quant à Abu-l-Ala al-Maari, il écrit sa « longue méditation sur la vie, la mort, les religions, les sectes et la folie des hommes »7, son Épître du Pardon, ouvrage en vers et en prose où il « engage ainsi un dialogue des morts, tantôt sérieux et tantôt bouffon, où les discussions philologiques occupent une part importante8. »

En Arménie, Grégoire de Narek, poète, philosophe et grand mystique, publie vers la fin de sa vie, en langue arménienne classique un long poème intitulé Livre des Lamentations, chef-d’œuvre de la poésie arménienne médiévale9.

Portrait de Dante parSandro Botticelli.

En Perse, la poésie philosophique initiée au xie siècle par Omar Khayyām10 devient religieuse chez les Persans, surtout avec Farid Al-Din Attar au xiie siècle et son « Langage (ou Cantique) des Oiseaux »11. Le poète soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî12 et son meilleur ami,Shams ed Dîn Tabrîzî13 prolongeront cet enseignement du soufisme par des distiques, jusqu’à Hafez de Chiraz, poète, philosophe et mystique persan14.

Dante Alighieri, poète et philosophe, avec la Divine Comédie15 fait le récit d’un véritable voyage initiatique. Au cours de son périple, Dante va rencontrer une centaine de personnalités, depuis les grandes figures mythiques de l’antiquité comme les philosophes, jusqu’aux personnalités locales contemporaines de Dante. La Comedia tient à la fois du parcours personnel et l’action se situe dans un univers métaphysique, du manuel théologique chrétien par sa description de l’au-delà, qui a valeur éthique et morale. C’est une longue et fondamentale réflexion sur la recherche d’une voie du salut spirituel, ici lesalut éternel qui passe par la perte de Beatrice Portinari. Étienne Gilson écrit dans son livre Dante et la philosophie : « Dante dit s’être consolé par la philosophie d’avoir perdu Béatrice16. » Selon la traductrice de Dante, Jacqueline Risset, « la Donna gentile, (qui) sera l’allégorie de la philosophie ; elle fait partie du “système légendaire” de Dante — système qui dérobe en même temps qu’il montre17. »

Moins d’un siècle plus tard, apparaît Pétrarque avec le Canzoniere, recueil de 366 poèmes composés en italien par l’écrivain consacrés à son amour intemporel : Laure, que Pétrarque aurait aperçue le 6 avril 1327, dans l’église Sainte-Claire à Avignon. « Ce qui intéresse Pétrarque, c’est la capacité de la femme à se faire harmonieux spectacle de la beauté physique et spirituelle venant s’inscrire dans le cadre de la nature avec ses harmonies d’eaux, de frondaisons, de fleurs, comme dans une belle toile de la Renaissance. Il importe peu que cela soit une évocation de la réalité filtrée par l’imagination plutôt que la réalité elle-même. Alors, parler du sentiment d’un poète qui représente ainsi sa dame, comme de l’amour au sens propre du mot, est pour le moins hors de propos. Mieux vaut parler de contemplation amoureuse. […] L’essence de l’art de Pétrarque réside dans la faculté de savoir réduire tout sentiment chanté qu’il soit doux triste ou douloureux, à une expression harmonieuse, et de le parer des fleurs de l’humanisme sans que se fasse jour la moindre dissonance. […] D’où l’extrême délicatesse avec laquelle il sait renfermer dans un vers, parfait sans être plastique, certains états d’âme, certaines impressions de paysages. Perfection dans la délicatesse, surtout si elle se voile de mélancolie, telle est la caractéristique formelle de Pétrarque. Alliée à une continuelleintrospection, qui n’appartient pas seulement au Canzoniere, mais qui s’y fait plus variée et plus nuancée, elle explique la fortune de Pétrarque, son influence sur la poésie européenne18. »

Quatre poètes semblent avoir marqué, en Europe, ce siècle de leur poésie philosophique :Christine de Pisan (13631431), Charles d’Orléans (13941465), Jorge Manrique (1440)?-(1479), et surtout, François Villon(14311463?).

« Petite-fille de l’astrologue de Charles V (ce Pisani avait quitté exprès son Italie natale), Christine de Pisan est tôt accablée par le malheur : à vingt-cinq ans et avec la charge de trois enfants, Charles V, le protecteur de sa famille, étant mort, de même que son père et le mari qu’elle adorait, Christine se retrouve en butte aux injustices et à la pauvreté. Pourtant, par la fermeté de son caractère, et dans des temps fort troublés (la guerre de Cent Ans bat son plein), elle réussira ce qu’aucune femme, jamais, n’aura fait avant elle : vivre de sa production poétique. Extraordinairement cultivée, Christine de Pisan est un bourreau de travail et possède un talent poétique inné. Capable de jouer sur tous les tons, tous les registres et tous les styles, ingénieuse à la rime, sentant instinctivement le rythme, inventive et capable d’imaginer à la commande cent ballades19 sur des débats d’amants et d’amantes qu’elle ne connaît pas – mais toujours inspirée sur le fond par la perte irréparable de son propre amour et la douleur continue qu’elle en éprouva toute sa vie – Christine de Pisan passe des rires affectés aux larmes les plus sincères, des plaintes les plus intimes aux souffrances éprouvées par le Royaume de France, avec un mélange de facilité et de force qui en fait le témoin de ces temps raffinés où, pourtant, l’angoisse, la peur et jusqu’à la terreur de l’histoire et du destin règnent en maîtres20. »

Charles d’Orléans reçoit l’hommage d’unvassal.
Lettrine ornée, xve siècle,
Paris, Archives nationales.

Toute l’œuvre de Charles d’Orléans « tourne autour des quelques thèmes privilégiés et récurrents que sont l’amour, le sentiment de la nature, la souffrance de l’exil – que ce soit l’exil réel qu’il a vécu ou cet exil plus subtil où l’on se perd dans la mélancolie. Auteur de ballades, de chansons, de rondeaux, il cisèle chacune de ses œuvres jusqu’à lui donner une apparente “évidence poétique” qui repose de fait sur un travail très rigoureux des rythmes et de la musicalité des mots. Ce serait déjà, presque, de l’art pour l’art, si n’étaient sans cesse naissantes sous sa plume une émotion contenue, une ironie dont il se sert comme d’une politesse du cœur, qui en font l’un des poètes les plus sensibles de la tradition française, dont la grave légèreté se traduit dans les raffinements de l’âme21. »

Portrait imaginaire de Jorge Manrique.

Jorge Manrique est un poète espagnol. Il est l’auteur des Stances sur la mort de son père (Coplas por la muerte de su padre), l’un des classiques de la littérature espagnole. Cette élégie se compose de quarante stances ou coplas, de quatre tercets chacune (deux octosyllabes et un vers tétrasyllabique où le rythme semble, comme par magie, se plier au cours même de la pensée. « C’est à la lumière de la foi, une méditation sur nos fins dernières, dans laquelle l’âme angoissée se résigne peu à peu à la douleur. Nos vies, constate le poète, sont des rivières qui débouchent sur une mer, et cette mer, c’est la mort. […] Il serait vain de chercher des sources à ces stances sur la mort d’un père : elles s’enchaînent, dans un ordre lucide, et le poète ne les a trouvées qu’en lui-même22. » Pour Jeanne Battesti-Pelegrin, « la formule, la subtile technique rhétorique qu’il y déploie, ne nous semble pas de nature différente de celle qu’il manie, avec naturel et brio, dans son poème majeur, tenu pour l’un des chefs-d’œuvre de la poésie espagnole : les Coplas… […] L’exercice balisé de l’élégie funèbre – éloge du défunt, méditation sur la mort, consolation – est traité ici, dans une constellation de thèmes harmonieusement disposés, à partir de l’exhortation qui ouvre le poème, invitant toute la communauté humaine à la méditation sur la fugacité des choses de ce monde23. […] L’exemplarité de l’Ubi sunt s’allège, s’efface devant la profonde intuition de la temporalité, née de l’instinct de la fragilité, et de l’expérience vécue. L’éloge du mort y est une merveille rhétorique, combinant à la fois pudeur et hyperbole. L’habituelle théâtralisation de la Mort, ici, paradoxalement s’humanise. La sérénité de la résignation chrétienne de cet ars moriendi y a des accents d’une simplicité émouvante. L’ample strophe (douzain) d’octosyllabes et de son pie quebrado (vers de 4 syllabes à la fin de chaque tercet), communique au poème la musicalité familière à la lyrique amoureuse cancioneril et brise le carcan sévère des formes nobles, faisant de ce texte, qui fuit l’originalité, un poème inégalé dans les lettres espagnoles24. »

Image censée représenterFrançois Villon dans la plus ancienne édition de ses œuvres (Pierre Levet, 1489)

François Villon, l’auteur du Testament, celui qui écrivait : « Je reconnais des mouches dans du lait, / je reconnais l’homme à sa robe, / je reconnais le beau temps du mauvais, / je reconnais sur le pommier la pomme, / je reconnais l’arbre à sa gomme, / je reconnais quand tout est semblable, / je reconnais qui travaille et qui chôme, / je connais tout sauf moi-même25 », « orphelin dès son plus jeune âge, François de Montcorbier, est élevé par un père adoptif, le chapelain Guillaume de Villon. Étudiant très brillant (il obtient la maîtrise ès art de la Sorbonne à vingt et un ans), mais tout aussi brillamment doué pour le chahut, le vin et les filles, il fréquente les bouges, s’acoquine au monde des putains et s’affilie enfin au milieu des truands. Tour à tour assassin, voleur, bandit de grand chemin – mais toujours poète au fond de l’âme et du fond des geôles qu’il visite assidûment, d’une sensibilité d’écorché vif, se vengeant de ses malheurs par un rire souvent aussi vigoureux que dérisoire, il finit par être condamné à la double peine de l’étranglement et de la pendaison. Le Parlement casse la sentence sur l’appel de Villon, mais le bannit pour dix ans, en 1463, de la capitale et de ses environs. Il disparaît alors, reprend sans doute sa vie d’aventurier, et meurt selon toute vraisemblance quelque temps plus tard, quelque part du côté de la Bourgogne, à trente-cinq environ.

Dans sa poésie, c’est tout le monde de Villon qui passe, avec la même immense liberté d’écriture qu’il avait celle de vivre, avec sa profonde culture et la débauche de son existence, avec ses fantaisies érudites qui se mêlent aux expressions populaires, avec ses regrets, ses espoirs, ses facilités, ses angoisses, sa ferveur en la Vierge et son amour des catins : bref, toute la poésie du bandit de génie qui éclater tous les cadres, et de la fange où il se roule, fait le lieu de la condition humaine26. »

« En dépit du peu d’œuvres conservées, Villon est considéré, depuis l’époque romantique, comme l’un des plus grands poètes français. […] Ce qui fait sans doute la singularité de Villon est la combinaison de différents registres dans une même œuvre, ramassée pour l’époque, et la domination du tout par une persona dérisoire (le pauvre Villon, à la fois bon follastre, martyr d’amour et vieux singe déchu à l’existence ratée) qui remet sans cesse en cause le fondement du discours. […] L’amour, la mort et la misère en mêlant le grave à l’ironique27, et en combinant l’expression (apparemment) sérieuse et le registre grossier. Ces trois thèmes, et l’alternance contrastée des modes d’expression, dominent en effet l’œuvre entière28. »

En Italie, Michel-Ange, la trentaine en mars 1505, après avoir réalisé la Pietà de St Pierre et son David géant, se consacre à l’étude des poètes et des orateurs, et se met à la composition des Sonnets, délaissant pour quelque temps la sculpture. À partir de cette date, la poésie l’accompagne fidèlement tout au long de sa vie jusque dans son grand âge ; le verbe subtil devient confident au besoin des états d’âme du plus tourmenté des hommes. « Michel-Ange, avec ce cœur de soufre et cette chair d’étoupe qu’il s’attribue lui-même au début d’un sonnet où il voudrait rendre son Créateur responsable de sa tendance à prendre feu, était – combien de fois le répète-t-il avec douleur dans ses poèmes pénitentiels un homme de péché, de lourds péchés habituels, et nul doute qu’il entendît par là en premier lieu les faiblesses de la chair29. » Il nous laisse ainsi trois cents poèmes, les Rime. Rainer Maria Rilke et Thomas Mann les admirent sans réserve.

Portrait d’Agrippa d’Aubigné.

En France, au xvie siècle, « on peut dire qu’avec Jean de Sponde, qui anima le genre d’un souffle philosophique (cf. Sonnets et autres poésies), Louise Labé a rénové le sonnet en France. Par là, elle renouait avec la tradition classique, restée si vivace en Italie, par exemple, et se rattachait à ce vaste courant poétique qui remonte jusqu’aux Odes de Sappho30. » Au xvie siècle les prises de position religieuse au milieu des conflits de la seconde moitié du siècle se retrouvent dans des poèmes aux accents graves, à la fois tragiques et épiques comme dans les Hymnes (15551556)31, Discours sur les misères de ce temps (1562), ou La Franciade (1572), les œuvres de Ronsard32, le partisan catholique ou Les Tragiques du poète protestant Théodore Agrippa d’Aubigné (15521630)33. Du Bellay, l’auteur du manifeste littéraire, écrit en 1549, où il expose les idées des poètes de laPléiade, Défense et illustration de la langue française, publie Les Regrets, recueil de poèmes écrit pendant son voyage àRome de 1553 à 1557. L’ouvrage est publié à son retour en 1558. Cet ouvrage comprend 191 sonnets, tous en alexandrins. Le choix de ce mètre, plutôt que du décasyllabe, constitue une nouveauté. Contrairement au modèle pétrarquiste, le thème principal n’est pas l’amour d’une femme mais celui du pays natal.

Portrait d’Angelus Silesius.

Mais avant de connaître un autre bouleversement qui a eu un retentissement unique et considérable dans le fond comme dans la forme : les Sonnets de Shakespeare, un poète et penseur de Silésie va publier un livre capital pour la poésie philosophique. Il écrit ce distique « Sans pourquoi » qui demeure célèbre jusqu’à nos jours :

« La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit,
N’a garde à sa beauté, ne cherche pas si on la voit34.  »

— Trad. Roger Munier

En 1675, paraît en deuxième édition avec son titre actuel, Le Pèlerin chérubinique, (Cherubinischer Wandersmann), du poète etmystique de langue allemande, Messager de Silésie, Johannes Scheffler dit Angelus Silesius. « Il s’agit de distiques d’inspiration religieuse, dont les plus importants au point de vue poétique ont été écrits avant sa conversion35. Chacun de ces distiques renferme une pensée. […] Pour que l’âme atteigne ces sommets, il lui faut être d’or fin, rigide comme pierre, limpide comme cristal. […] Angelus Silesius n’est pas un philosophe, mais un mystique et surtout un poète. Sa pensée se rattache à la grande tradition de Maître Eckhart, des Sermons de Tauler et des autres mystiques du xive siècle, à travers Abraham von Franckenberg et Weigel (théologiens mystiques de la fin du xvie siècle), enfin et surtout à Böhme dont il connut les œuvres en Hollande. Le quiétisme de ses premiers livres eut une influence sur les compositions d’inspiration orientale de Rückert et offrit des pensées et des images à la philosophie de Schopenhauer, qui considérait son œuvre comme merveilleuse et d’une insondable profondeur36. » Pour son traducteur en langue française, Roger Munier, « depuis quelque trois siècles, de Leibniz à Heidegger, en passant par Hegel etSchopenhauer, l’écho de son œuvre sur la pensée profane n’a cessé de s’amplifier. Toute approche religieuse est partie intégrante de la recherche humaine. Elle projette souvent sur l’essence de l’homme une lumière incomparable37. »

La page de dédicace des Sonnets

Unique portrait reconnu de William Shakespeare.

Les Sonnets de Shakespeare, écrits entre 1593 et 1596, ne furent publiés qu’en 1609. Dédicacés par l’éditeur Thomas Thorpe, non pas à une femme, mais à un homme : un certain Mr. W. H., avec la mention the onlie begetter of these insuing sonnets. “Begetter” pourrait donc signifier “procureur”, aussi bien qu’inspirateur. Ils révèlent un Shakespeare bien différent de celui qui triompha de la scène élisabéthaine, et jettent un sombre éclairage annonciateur d’Hamlet, sur la vie privée du poète, bien plus que les chefs-d’œuvre de son théâtre. Pour William Wordsworth, on peut voir en eux « la clé même avec laquelle Shakespeare nous a ouvert son cœur ». Avec un mouvement dramatique inégalé dans toute la poésie élisabéthaine, ce qui frappe et captive à la fois le lecteur d’aujourd’hui, c’est la lucidité du poète et la précision de ses analyses. Ses accents sont proches de nous par leur manière de voir et de sentir. Même quand il use des finesses et des concepts qui, par la suite, devaient être de mode chez les poètes métaphysiques de l’école de John Donne38. Selon S. Dorangeon, « insolites, dérangeants dans ce contexte d’hyperbolisation de figures féminines, parce que destinés non pas à une jeune femme, mais à un jeune homme ouvertement désigné comme objet de passion. […] Rimes,allitérations, assonances, systèmes d’échos, rythmes variés, parfaitement maîtrisés : la magie des sons intervient pour que le lecteur donne son adhésion complète à la rhétorique du reproche ou de la persuasion tissée autour de l’ami, imprévisible, insaisissable. Notons finalement que Shakespeare met en œuvre dans ses Sonnets une métrique différente de celle qu’imposa Pétrarque. […] Cette structure est si bien adaptée à la démarche dialectique propre à l’auteur, qu’oubliant les prédécesseurs, les historiens de la littérature tendent à utiliser l’appellation Shakespearean sonnet pour tout sonnet ainsi conçu39. »

On ne peut oublier ici de mentionner les Fables de La Fontaine, ce travail de réécriture des fables d’Ésope (par exemple La Cigale et la Fourmi), de Phèdre, d’Abstémius, mais aussi de textes d’Horace, de Tite-Live (« les Membres et l’estomac »), de lettres apocryphes d’Hippocrate (« Démocrite et les Abdéritains »), et de bien d’autres encore, elles constituent une somme de la culture classique latine et grecque, et s’ouvrent même dans le second recueil à la tradition indienne40.

Statue de Bashō Matsuo.

Bashō Matsuo (松尾 芭蕉, Matsuo Bashō?), plus connu sous son seul prénom de plume Bashō (芭蕉?, signifiant « LeBananier »), est un poète japonais du xviie siècle (début de la période Edo). De son vrai nom Kinsaku Matsuo (enfant) puisMunefusa Matsuo (adulte), il est né en 1644 à Iga-Ueno et mort le 28 novembre 1694 à Ōsaka. Il est considéré comme l’un des quatre maîtres classiques du haïkaï japonais ou hokku (Bashō, Buson, Issa, Shiki).

Auteur d’environ 2 000 haïkus, Bashō rompt avec les formes de comique vulgaire du haïkaï-renga du xvie siècle de Sōkan en proposant un type de baroque qui fonde le genre au xviie siècle en détournant ses conventions de base41 pour en faire une poésie plus subtile qui crée l’émotion par ce que suggère le contraste ambigu ou spectaculaire d’éléments naturels simples opposés ou juxtaposés :

« En chemin, fiévreux
sur les plaines brûlées
errant, je rêve. »

no 353, p. 9242.

« Grand observateur des hommes et de la nature, il a laissé derrière lui ses notes et ses journaux de voyage. Il a fait part de ses rencontres avec un art empli de succulentes nuances et de miraculeuse sobriété. »

« Braises sous la cendre,
sur le mur
l’ombre de l’hôte. »

no 353, p. 93.

Moderne à chaque siècle, cet homme a manifesté de son vivant tant de compréhension vis-à-vis de la nature et des hommes, dans un monde baigné de correspondances qu’il méritera toujours un très grand respect. Entre le fluant (ryuko) et l’invariant (fueki), — La Sente étroite du Bout-du-monde demeure un livre sans âge. Ce qui semble nous toucher plus encore aujourd’hui est sa noble compassion toute retenue pour le monde, sa riche méditation sur la précarité de la vie, ainsi que la grande fraternité de sa silencieuse et secrète vision43. »

En Grande-Bretagne, au xviie siècle, c’est principalement avec John Donne44 et les poètes métaphysiques (Metaphysical poets enanglais), ceux de la première moitié du siècle, qui par ailleurs partagent le même intérêt pour les grandes questions métaphysiqueset ont la même manière de les traiter que cette forme de poésie se révèle. Leurs poèmes rigoureux et énergiques font davantage appel à l’intellect du lecteur plutôt qu’à ses émotions, rejetant ainsi l’intuition ou le mysticisme au profit d’un discours rationalisé. Ces poètes métaphysiques anglais du xviie siècle sont remis au goût du jour par le poète, dramaturge, et critique moderniste anglo-américain (Prix Nobel de littérature en 1948), Thomas Stearns Eliot, qui voit dans cette poésie érudite et brillante un moment où la « dissociation de la sensibilité », qui allait être la ligne de partage de la modernité, ne s’était pas encore opérée.

Le Mariage du Ciel et de l’Enfer (The Marriage of Heaven and Hell) est un ouvrage qui paraît en 1793, il est surtout célèbre grâce aux proverbes (ou aphorismes) de l’Enfer qu’il contient. Ce recueil de proverbes, écrit par le « spiritualiste » William Blake, « Blake est le romantisme absolu », écrit Jacques Darras dans sa préface45, en pleine période révolutionnaire, demeure inactuel, par la force prosodique et poétique de sa poésie philosophique qui ouvre les Portes de la Perception. « La vraie révolution est là, celle des frontières, celle des limites dont nous sommes à nous-mêmes les auteurs »46, lecture renaissante à chaque génération de lecteurs qui refondent cette œuvre, déplaçant à leur tour, bornes et frontières vers la révolution des consciences, pour la levée de toutes les barrières humaines, de l’intérieur de la conscience jusqu’aux frontières du divin, tutoyant ainsi anges et démons jusqu’à l’inaudible. « Le texte axial de l’œuvre du poète », selon Jacques Darras47.

(VA ETRE CONTINUE)

SOURCE WIKI

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