Érga kaì Hêmérai – Ἔργα καὶ Ἡμέραι – Труды и дни,mais ton диан (III)


( SUIVRE DE  6/09/14)

Fable du rossignol et de l’épervier

Maintenant je raconterai aux rois une fable (17) que leur sagesse même ne dédaignera point. Un épervier venait de saisir un rossignol au gosier sonore et l’emportait à travers les nues ; déchiré par ses serres recourbées, le rossignol gémissait tristement ; mais l’épervier lui dit avec arrogance : “Malheureux ! pourquoi ces plaintes ? Tu es au pouvoir du plus fort ; quoique chanteur harmonieux, tu vas où je te conduis ; je peux à mon gré ou faire de toi mon repas ou te rendre la liberté.” Ainsi parla l’épervier au vol rapide et aux ailes étendues. Malheur à l’insensé qui ose lutter contre un ennemi plus puissant ! privé de la victoire, il voit encore la souffrance s’ajouter à sa honte.
O Persès ! écoute la voix de l’équité, et abstiens-toi de l’injure, car l’injure est fatale à l’homme faible ; l’homme de bien ne la supporte pas facilement : accablé par elle, il tombe sa victime. Il est un chemin plus noble qui mène à la justice. La justice finit toujours par triompher de l’injure. Mais l’insensé ne s’instruit que par son propre malheur. Horcus poursuit avec ardeur les jugements iniques. La justice s’indigne et frémit partout où elle se voit entraînée par ces hommes, dévorateurs de présents, qui rendent de criminels arrêts. Couverte d’un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les tribus des peuples, apportant le malheur à ceux qui l’ont chassée et n’ont pas jugé avec droiture. Mais ceux qui, rendant une justice égale aux étrangers et à leurs concitoyens, ne s’écartent pas du droit sentier, voient fleurir leur ville et prospérer leurs peuples ; la paix, cette nourrice des jeunes gens (18), régna dans leur pays, et jamais Jupiter à la large vue ne leur envoie la guerre désastreuse. Jamais la famine ou l’injure n’attaque les mortels équitables : ils célèbrent paisiblement leurs joyeux festins ; la terre leur prodigue une abondante nourriture ; pour eux, le chêne des montagnes porte des glands sur sa cime et des abeilles dans ses flancs ; leurs brebis sont chargées d’une épaisse toison et leurs femmes mettent au jour des enfants qui ressemblent à leurs pères (19) ; toujours riches de tous les biens, ils n’ont pas besoin de voyager sur des vaisseaux, et la terre fertile les nourrit de ses fruits. Mais quand des mortels se livrent à l’injure funeste et aux actions vicieuses, Jupiter à la large vue leur inflige un prompt châtiment : souvent une ville entière est punie à cause d’un seul homme qui commet des injustices et des crimes (20) ; du haut des cieux, le fils de Saturne déchaîne à la fois deux grands fléaux, la peste et la famine, et les peuples périssent ; leurs femmes n’enfantent plus et leurs familles décroissent par la volonté de Jupiter, roi de l’Olympe, qui détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles ou punit leurs vaisseaux en les engloutissant dans la mer.
Rois ! Vous aussi, redoutez un pareil châtiment, car les Immortels, mêlés parmi les hommes, aperçoivent tous ceux qui s’accablent mutuellement par des arrêts iniques sans craindre la vengeance divine. Par l’ordre de Jupiter, sur la terre fertile, trente mille génies, gardiens des mortels, observent leurs jugements et leurs actions coupables, et, revêtus d’un nuage, parcourent le monde entier. La Justice, fille de Jupiter, est une vierge auguste et respectée des dieux habitants de l’Olympe ; lorsqu’un insolent ose l’outrager, soudain, assise auprès de Jupiter, puissant fils de Saturne, elle se plaint de la méchanceté des hommes et le conjure de faire retomber sur le peuple les fautes des rois qui, dans leurs criminelles pensées, s’écartent du droit chemin et prononcent d’injustes sentences. Pour éviter ces malheurs, ô rois dévorateurs de présents ! Redressez vos arrêts et oubliez entièrement le langage de l’iniquité. L’homme qui fait du mal à autrui s’en fait aussi à lui-même ; un mauvais jugement est toujours terrible pour le juge. L’oeil de ce Jupiter, qui voit et découvre tout, contemple notre procès si telle est sa volonté ; il n’ignore pas quel débat s’agite dans l’enceinte de notre ville. Puissions-nous maintenant, mon fils et moi, ne pas être justes aux yeux des mortels, puisque la justice n’attire plus que des malheurs, puisque l’homme le moins équitable obtient le plus de droits ! Mais je ne pense pas que Jupiter, maître de la foudre, tolère de semblables abus.

La justice

O Persès ! Grave bien mes conseils au fond de ton esprit. Écoute la voix de la justice et renonce pour toujours à la violence : telle est la loi (21) que le fils de Saturne a imposée aux mortels. Il a permis aux poissons, aux animaux sauvages, aux oiseaux rapides de se dévorer les uns les autres, parce qu’il n’existe point de justice parmi eux ; mais il a donné aux hommes cette justice, le plus précieux des biens. Si dans la place publique, un juge veut parler avec droiture et avec prudence, Jupiter à la large vue lui accorde la richesse ; mais s’il se parjure volontairement, s’il blesse l’équité par de faux témoignages, il subit des maux sans remède ; la gloire de sa postérité s’obscurcit d’âge en âge, tandis que d’âge en âge la postérité de l’homme juste devient plus illustre. Écoute mes utiles conseils, imprudent Persès ! Rien n’est plus aisé que de se précipiter dans le vice : le chemin en est court et nous l’avons près de nous ; mais les dieux immortels ont baigné de sueurs la route de la vertu : cette route est longue, escarpée et d’abord hérissée d’obstacles ; mais quand on touche à son sommet, elle devient facile, quoique toujours pénible.

Travaillons, prenons de la peine.

Le plus sage est celui qui, jugeant tout par lui-même, considère les actions qui seront les meilleures lorsqu’il les aura terminées. L’homme docile aux bons conseils est encore digne d’estime, mais celui qui ne sait pas s’éclairer par sa propre sagesse et refuse d’écouter les avis des autres est entièrement inutile sur la terre. Quant à toi, Persès ! ô rejeton des dieux (22) ! garde l’éternel souvenir de mes avis : travaille si tu veux que la Famine te prenne en horreur et que l’auguste Cérès à la belle couronne, pleine d’amour envers toi, remplisse tes granges de moissons, En effet, la Famine est toujours la compagne de l’homme paresseux ; les dieux et les mortels haïssent également celui qui vit dans l’oisiveté, semblable en ses désirs à ces frelons privés de dards qui, tranquilles, dévorent et consument le travail des abeilles. Livre-toi avec plaisir à d’utiles ouvrages, afin que tes granges soient remplies des fruits amassés pendant la saison propice. C’est le travail qui multiplie les troupeaux et accroît l’opulence. En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur. Si tu travailles, les paresseux bientôt seront jaloux de toi en te voyant t’enrichir ; la vertu et la gloire accompagnent la richesse : ainsi tu deviendras semblable à la divinité. II vaut donc mieux travailler, ne pas envier inconsidérément la fortune d’autrui et diriger ton esprit vers des occupations qui te procureront la subsistance : voilà le conseil que je te donne. La mauvaise honte est le partage de l’indigent. La honte est très utile ou très nuisible aux mortels. La honte mène à la pauvreté, la confiance à la richesse. Ce n’est point par la violence qu’il faut s’enrichir, les biens donnés par les dieux sont les meilleurs de tous. Si un ambitieux s’empare de nombreux trésors par la force de ses mains ou les usurpe par l’adresse de sa langue (comme il arrive trop souvent lorsque l’amour du gain séduit l’esprit des hommes et que l’impudence chasse toute pudeur), les dieux le précipitent bientôt vers sa ruine ; sa famille s’anéantit et il ne jouit que peu de temps de sa richesse. Il est aussi coupable que celui qui maltraiterait un suppliant ou un hôte, qui, monté en secret sur la couche d’un frère, souillerait sa femme d’embrassements illégitimes, dépouillerait par une indigne ruse des enfants orphelins ou accablerait d’injurieux discours un père parvenu au triste seuil de la vieillesse. Jupiter s’irrite contre cet homme et lui envoie enfin un châtiment terrible en échange de ses iniquités. Mais toi, que ton esprit insensé s’abstienne de semblables crimes. Offre, selon tes facultés, des sacrifices aux dieux immortels (23) avec un coeur chaste et pur, et brûle en leur honneur les cuisses brillantes des victimes. Apaise-les par des libations et par de l’encens quand tu vas dormir ou lorsque brille la lumière sacrée du jour, afin qu’ils aient pour toi une âme bienveillante et que tu achètes toujours le champ d’autrui sans jamais vendre le tien. Invite ton ami à tes festins et laisse là ton ennemi ; invite surtout l’ami qui habite prés de toi, car s’il t’arrive quelque accident domestique, tes voisins accourent sans ceinture, tandis que tes parens se ceignent encore. Un mauvais voisin est un fléau autant qu’un bon voisin est un bienfait. C’est un trésor que l’on rencontre dans un voisin vertueux. II ne mourra jamais un de tes boeufs à moins que tu n’aies un méchant voisin. Mesure avec soin tout ce que tu empruntes à ton voisin ; mais rends-lui autant et davantage si tu le peux, afin que si un jour tu as besoin de lui, tu le trouves prêt à te secourir.
Ne recherche pas des gains déshonorants ; de tels bénéfices équivalent à ses pertes. Tu dois chérir qui te chérit, visiter qui te visite, donner à qui te donne, ne rien donner à qui ne te donne rien. On rend présent pour présent et refus pour refus. La libéralité est utile ; la rapine est funeste et ne cause que la mort. L’homme qui donne volontairement, quelle que soit la grandeur du bienfait, s’en réjouit et en est charmé jusqu’au fond de l’âme. Celui qui, fort de son impudence, commet un larcin, malgré la modicité du profit, sent le remords déchirer son coeur. Si tu acquiers peu à peu, mais souvent, tu auras bientôt amassé une grande fortune qui sait ajouter à ce qu’il possède déjà évitera la noire famine. Ce qu’on a déposé dans sa maison ne cause plus d’inquiétude. II vaut mieux garder ses biens dans l’intérieur de ses foyers, puisque ce qui est dehors n’est pas en sûreté. S’il est agréable d’user de ce qu’on a près de soi, il est pénible d’avoir besoin de ce qui est ailleurs. Je t’engage à y songer. Bois à longs traits le commencement et la fin du tonneau, mais épargne le milieu. On le ménage trop tard, quand on ne ménage que le fond (24).
Donne toujours à ton ami le salaire convenu. En riant même avec ton frère, appelle un témoin : la crédulité et la défiance perdent également les hommes (25). Qu’une femme indécemment parée (26) ne te séduise point en t’agaçant par son doux babil et en s’informant de ta demeure : c’est se fier au voleur que se fier à la femme. Qu’un fils unique garde la maison paternelle, ainsi tes richesses s’accroîtront dans tes foyers. Puisses-tu ne mourir que vieux en laissant un autre enfant ! C’est aux familles nombreuses que Jupiter prodigue d’immenses trésors. Plus des parents nombreux redoublent de soins et plus la fortune s’augmente. Si ton coeur désire la richesse, suis mon précepte : ajoute sans cesse le travail au travail. 

 

(être poursuivie)

TRADUITES PAR M. A. BIGNAN

NOTES

(17) De la peinture des cinq âges du monde, Hésiode passe brusquement à la narration d’un apologue qui semble avoir pour objet de reprocher aux puissants leur iniquité et d’exciter la pitié en faveur des faibles. Tzetzès dit que le poète se compare au rossignol, à cause de la mélodie de ses vers, et qu’il assimile ses juges à l’épervier à cause de leur rapacité.
La fable, qui a pour but de fronder nos travers et nos préjugés, de châtier nos vices, de corriger le genre humain en l’amusant, n’a pu naître en Grèce que dans une époque plus civilisée que celle d’Homère : elle annonce un siècle où la complication des intérêts et des besoins a nécessité l’abus de la force et l’emploi de la ruse. Alors la morale emploie un langage détourné pour faire parler la vérité ; elle ne décoche ses traits que d’une manière oblique ; elle appelle l’allégorie à son aide : ce sont les animaux qu’elle met en scène pour que les hommes ne s’offensent pas de reproches qui ne leur sont point adressés par leurs semblables. L’apologue, qui est un symbole développé, une fiction morale mise à la portée de tout le monde, a existé dans tous les pays parvenus à une certaine civilisation, dans l’Inde, dans la Perse, chez les Hébreux, en Lydie. Fille de l’Asie centrale, cette mère patrie du symbole et du despotisme, la fable est venue en Grèce lorsqu’elle a eu des défauts et des ridicules à censurer, des grands à punir et des petits à venger. Quoiqu’elle appartienne à la même famille que la comédie, elle naquit longtemps avant elle, parce que le petit nombre de ses acteurs la rendait d’abord accessible à toutes les intelligences. C’est dans Hésiode que nous trouvons le premier type de l’apologue grec, qui se trouve placé entre la simplicité majestueuse des âges épiques et la spirituelle malignité de ces temps où la poésie comique vécut d’allusions politiques ou privées et fit plutôt alliance avec la philosophie qu’avec l’histoire.

(18) La description d’un pays où la justice est sagement administrée contraste poétiquement avec le tableau des malheurs qui servent de cortège à l’iniquité et à l’injure ; l’abondance y règne, la paix y fleurit, la paix qui accroît la population que la guerre diminue, la paix à laquelle Hésiode donne pour ce motif la belle épithète de nourrice des jeunes gens. Cette épithète est une de celles qui dans la langue grecque ont le privilège d’enfermer dans un seul mot une vaste pensée ou une grande image.

(19) Lorsque le poète dit que les femmes mettent au jour des enfants qui ressemblent à leurs pères, il parle de la similitude physique. On voit que l’adultère souillait quelquefois du temps d’Hésiode la sainteté du noeud conjugal, puisque la ressemblance des fils avec les auteurs de leurs jours est comptée au nombre des principales preuves qui attestent le bonheur d’un pays où règne la vertu.
Théocrite a copié la pensée d’Hésiode dans sort Éloge de Ptolémée où il dit (43) : “la femme qui n’aime pas son époux attache toujours sa pensée sur un autre homme ; mais sa race est facile à reconnaître, et jamais ses enfants ne ressemblent à leur père.”
On se rappelle encore ce passage d’Horace (lib. 4 ,v. 6)
Nullis polluitur casta domus stupris ;
Mos et lex maculosum edomuit nefas,
Laudantur simili prole puerperae ;
Culpam poena premit comes

Et ces vers de Catulle dans son Épithalame de Julie et de Mallius :
Torquatus volo parvulus,
Matris e gremio suae,
Porrigens teneras manus.
Dulce rideat ad patrem
Semihiante labello
Sit suo similis patri
Mallio et facile insciis
Noscitetur ab omnibus
Et pudicitiam suae
Matris indicet ore.

(20) Celte pensée est conforme à celle de l’Ecclésiaste : “Saepe universa civitas mali viri poenam luit.” On ne peut se dissimuler que ce ne soit accuser d’injustice la Divinité que de la montrer punissant toute une ville pour le crime d’un seul homme. Proclus cherche à justifier Hésiode en prétendant qu’il a voulu dire qu’une ville entière est châtiée pour n’avoir pas empêché, lorsqu’elle le pouvait, le crime d’un de ses habitants. Nous croyons plutôt que cette idée d’un mal universel, qui sert de châtiment à une faute particulière, se rattache au dogme antique de l’expiation dans lequel le juste est puni pour le méchant.
Dans le tableau de la vengeance de Jupiter, Hésiode semble avoir emprunté plusieurs traits des saintes Écritures qui mettent au nombre des châtiments divins la famine et la peste, la stérilité des femmes et l’extermination des armées ; dans l’Iliade, le courroux d’Apollon déchaîne également la peste dans le camp des Grecs. L’hémistiche apophtinousi de laoi est visiblement calqué sur celui de l’Iliade, oleconlo de laoi (ch. 1, v. 10). 

(21) Josèphe dit, en parlant du nom de loi (contre Apion, liv. 2, c. 15) que : “ce nom n’était pas connu anciennement chez les Grecs, témoin Homère qui ne s’en est servi dans aucune de ses poésies.” Comme Leclerc l’a remarqué, le hasard a voulu que le mot nomos (loi) ne fût pas employé par Homère, qui n’a pas compris dans ses ouvrages la langue grecque tout entière ; de même que nous ne trouvons point dans Virgile beaucoup d’expressions que nous lisons dans les meilleurs écrivains de son siècle. L’assertion de Josèphe est encore fausse, puisque Hésiode s’est servi du mot nomos ; et certes quoique Hésiode n’ait pas été le contemporain d’Homère ses poèmes n’en appartiennent pas moins à la haute antiquité de la littérature grecque. Nomos vient de Némésis, distribution, partage, suivant Hésychius et le scholiaste de Venise (II. ch. 20, 249) : alors le mot de loi n’avait probablement pas un sens absolu comme aujourd’hui. On appela lois de Jupiter les coutumes dont on ignorait l’auteur à cause de leur vétusté. Ainsi, dans l’Antigone de Sophocle (5. 455), Antigone, qui avait enseveli son frère Polynice malgré la défense de Créon, dit à ce prince : “Cet arrêt ne m’avait point été dicté par Jupiter ni par la Justice, compagne de ces divinités infernales qui ont prescrit aux hommes de pareilles lois. Je ne croyais pas que tes décrets eussent assez de force pour qu’un mortel violât les lois des dieux, ces lois non écrites, mais immuables. Ce n’est ni d’aujourd’hui ni d’hier qu’elles sont nées ; elles subsistent éternellement et personne ne connaît leur origine.” 

(22) Dans l’Histoire de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres (T. 3, p. 122) on lit la note suivante : “Hésiode exhorte Persès son frère au travail ; or, M. l’abbé Sévir observe que l’épithète de dion genos ne saurait lui convenir, parce que les poètes ne la donnent d’ordinaire qu’à des personnes distinguées par leur naissance ou par des actions héroïques. Persès n’avait ni l’un ni l’autre de ces avantages ; et quand il les aurait eus, qui s’imaginera qu’Hésiode l’ait ici traité avec tant d’honneur, lui qui, partout ailleurs, se plaint de ses injustices et qui ne le désigne jamais que par l’épithète injurieuse d’extravagant et d’insensé. Il y a donc toute apparence que cet endroit a été altéré ; ainsi, à la place de dion génos (descendu des dieux), il vaudrait beaucoup mieux lire Diou génos (fils de Dius). Celle leçon sauve tous les inconvénients, et de plus elle cadre parfaitement avec le témoignage des anciens qui font tous Hésiode et Persès fils de Dius.”
On peut répondre à celle note que les anciens poètes donnaient quelquefois l’épithète de divin à de simples mortels, comme pour rappeler la communauté d’origine entre les hommes et les dieux, dont Hésiode a parlé (5. 109) : ils s’en montraient même si prodigues que l’auteur de l’Odyssée l’applique à un gardeur de pourceaux, dion suboten. Les guerriers de l’Iliade, en s’injuriant avant le combat, s’appellent mutuellement fils des dieux ou rejetons de Jupiter. Cette dénomination en effet était plutôt générique qu’individuelle. Hésiode a donc pu appeler son frère dion génos, quoiqu’il l’accuse souvent de folie, de paresse et de perversité.
Quant au père d’Hésiode et de Persès, Hésiode ne cite son nom nulle part, malgré l’occasion qui s’en présentait naturellement dans l’endroit où il parle de ses voyages et de son commerce (5. 632). La généalogie de notre poète ne peut avoir guère plus de certitude que celle d’Homère. Moschopule prétend qu’il faisait remonter sa race jusqu’à Orphée et à Calliope. Ce qu’il dit de son père, qu’il représente comme un pauvre marchand, ne serait point un motif de ne pas croire à la noblesse d’une pareille origine : l’infortune et l’indigence étaient souvent le partage des Héros, des rois et des chantres de l’antiquité.
D’après ces considérations, nous pensons qu’il faut maintenir la leçon de dion génos, qui d’ailleurs a obtenu l’assentiment de Leclerc, de Loesner, de Gaisford et de M. Boissonade.

(23) Socrate, au rapport de Xénophon (Mémorab. Socratis, liv. 1), avait l’habitude de répéter ce vers. Horace a exprimé une pensée analogue en s’adressant à Mécène délivré d’une maladie dangereuse :
Reddere victimas
Aedemque votivam memento;
Nos humilem feriemus agnam.
(Liv. II, od. 17.)
On ne saurait trop admirer la sagesse de ces préceptes de religion et de morale, qui , de la bouche d’Hésiode, ont passé dans la mémoire de ses contemporains et se sont disséminés ensuite dans toute l’antiquité grecque ou romaine. Quelques-uns nous semblent trop nus et trop vulgaires, parce que les éléments de notre civilisation moderne sont la recherche et l’affectation ; mais c’est à leur simplicité même, c’est à leur forme proverbiale qu’ils ont dû leur privilège de vivre dans le souvenir des hommes. Le poème des Travaux et des Jours est donc précieux non seulement à cause du mérite d’une poésie forte et concise, mais parce qu’il nous offre un code moral, un résumé philosophique du siècle d’Hésiode. C’est là que le poète a consacré en beaux vers les maximes de vertu que les sages et les penseurs opposaient de son temps à l’invasion de l’impiété et du vice. Hésiode a été l’hiérophante de la morale chez les anciens Grecs, comme Homère avait été le chantre de leur histoire. 

(24) Dans quelques éditions on lit deinè, mais le sens indique que la véritable leçon est deilè. Le vin est meilleur au milieu du tonneau qu’au commencement ou au fond : aussi Hésiode conseille-t-il aux buveurs de ménager le milieu afin de prolonger leur jouissance. On peut consulter, sur le sens de ce passage, Plutarque (le Banquet des sept sages, 3, 7) et Macrobe (7, Saturn., c. t2). Tzetzès et Proclus disent qu’Hésiode fait ici allusion à une fête grecque appelée Pothoïgie et célébrée en l’honneur de Bacchus, fête pendant laquelle les maîtres ouvraient leurs tonneaux et permettaient à tous les esclaves et à tous les mercenaires de boire avec eux en commun. Dans cette hypothèse, le poète donnerait aux intendants de la maison le conseil de modérer l’empressement des buveurs, lorsque leur première soif est calmée, pour que les plaisirs de la fête durent plus longtemps. Suivant Proclus, d’autres commentateurs voyaient dans l’image du tonneau divisé en trois parties, une allégorie de l’enfance, de la virilité et de la vieillesse
Hésiode aurait voulu faire entendre qu’il faut consacrer le premier et le dernier âge au plaisir et l’âge mûr au travail. Nous doutons que le poète ait eu cette pensée. Ces préceptes sur la boisson, comme tous les autres, ne doivent être pris que dans leur signification naturelle et en quelque sorte physique.
Hésiode dit qu’il faut toujours donner à nos amis le salaire convenu quand ils nous ont rendu un service, soit afin de prévenir tout sujet de querelle, soit pour ne pas abuser de la bienveillance d’un ami indigent qui ne voudrait pas accepter une récompense égale à sa peine. Il paraît que cette maxime n’appartient pas en propre à Hésiode, comme nous l’apprend Plutarque au commencement de la Vie de Thésée, où il dit en parlant de Pitthée, aïeul de ce héros : “II jouit plus que tous ses contemporains de la réputation d’un homme plein de raison et de sagesse. Cette sagesse avait le caractère et la force de celle qui valut tant de gloire à Hésiode, surtout à cause de ses sentences du poème des Travaux. Un de ces préceptes est attribué à Pitthée : “Misthos, etc.” Aristote le philosophe a rapporté aussi ce fait.”
Aristote ( Morale, liv. 9„c. 1) cite les premiers mots de ce vers qui était devenu proverbial.
Plutarque cite le vers (de vitioso Pudore 11, p. 533 B). 

(25) Phèdre a imité ainsi cette pensée
“Periculosum est credere et non credere.” (I. 3, f. 10.) 

(26) L’épithète pugostolos signifie nates exornans. Il s’agit probablement des parures indécentes dont les femmes de mauvaise vie surchargeaient leurs robes par derrière, quoique Tzetzès et Proclus disent qu’on peut aussi entendre par là les bracelets et les bagues dont elles aimaient à se parer. Cette épithète annonce, comme le dit Moschopule, une courtisane qui s’habille pour la débauche. Suidas lui donne la signification de meretrix.
Ce passage atteste d’une manière frappante la disparité qui règne entre les deux siècles d’Homère et d’Hésiode. Dans l’Iliade on ne trouve que de jeunes captives qui servent de maîtresses à leurs vainqueurs ; dans lesTravaux et les Jours on voit des courtisanes impudiques se prostituant aux hommes débauchés. Là le plaisir des sens a pour excuse le droit de la guerre ; ici les loisirs de la paix ont produit la corruption d’une vie efféminée et dissolue. 

source http://remacle.org/

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