DÉMOCRATIE (suite de 09/03/2009) Charter 6


LA PRÉHISTOIRE DU TIRAGE AU SORT

Nous continuons le chapitre sur le tirage au sort avec une hypothèse concernant son origine qui se perd dans le brouillard de la préhistoire. Le seul moyen pour parvenir à des époques tellement éloignées n´est que la langue. Dans la langue, nous pouvons trouver des reliques, même parlantes, qu´aucune Archéologie ne pourrait nous fournir.

Commençons par des périodes plus proches qui sont au seuil de l´Histoire, au commencement de l´usage d´une écriture généralement lue et des textes longs et pleins d´informations sur la vie d´alors.

Nous pourrons dire que la première mention du tirage au sort se trouve dans Homère. En effet, le poète fait dire à Poséidon :

« Malheur ! pour grand qu´il [Zeus] soit, il a prononcé là des mots bien arrogants, si, malgré moi, de force, il prétend me réduire, moi qui suis son égal. Nous sommes trois, nés de Cronos et de Rhéa, trois frères : Zeus, puis moi, puis, le troisième, Hadès, qui règne sur les morts. Du monde on fit trois parts, pour que chacun de nous obtînt son apanage. Moi, le sort m´a donné d´habiter pour jamais la mer blanche d´écume. Hadès reçut en lot les brumeuses ténèbres, et Zeus, le vaste ciel, l´éther et les nuages. Mais tous trois en commun nous possédons la terre et l´Olympe élevé. Je ne vivrai donc pas soumis au gré de Zeus. Qu´il se tienne tranquille, aussi puissant qu´il soit, dans sa part d´univers, sans toucher aux deux autres. Et qu´il renonce à m´effrayer par sa vigueur : je ne suis pas un lâche. Meilleur serait l´effet de ses rodomontades, s´il les gardait pour ses enfants, filles et fils : eux, ils seraient contraints d´obéir à ses ordres. » (1).

Le tirage au sort se trouve un peu partout (passim) dans Homère et nous allons en voir quelques exemples encore ; or, ce qui est significatif, c´est la notion de l´égalité, sur laquelle Poséidon insiste. Examinons un peu mieux le passage.

Le monde est partagé en quatre : a) le ciel et ses phénomènes, b) la mer et les eaux en général, c) le domaine souterrain, le pays des morts et d) la terre, sa surface, et le mont Olympe. Les trois premiers domaines sont partagés par le sort


aux trois frères égaux et du quatrième, ils en jouissent tous trois en commun, en égalité. Zeus peut faire obéir les autres dieux et déesses, qui sont ses fils ou ses filles, mais pas ses frères, avec lesquels le monde a été partagé par le sort en parts égales : la corrélation des notions du sort et de l´égalité est évidente ; d´ailleurs Poséidon le signale encore deux fois au vers 209 (2). Nous pouvons en conclure, une fois de plus, que le tirage au sort s’applique entre égaux.

Une deuxième conclusion, c´est que le tirage au sort est considéré s´appliquer depuis la Démiurgie du Monde ou, tout au moins, depuis le partage des pouvoirs dans le Monde. On ne pourra nous répliquer que ce mythe sur le partage du Monde par le tirage au sort est un mythe postérieur, justificatif, parce que nous le trouvons déjà dans le premier document grec, l´Iliade. Il s´agit d´un mythe très ancien, aussi ancien que le fonctionnement patriarcal du Monde, selon les croyances grecques.

Homère utilise le verbe lankhano (λαγχάνω, tirer au sort, obtenir par tirage au sort), que nous retrouvons passim dans la loi de Gortys, en Crète, au sens de léguer. C´est le verbe que nous retrouvons passim dans la Politéia des Athéniens d´Aristote et dans d´autres textes grecs, quand il s´agit de distribution par tirage au sort des diverses charges.

Le mot klêros, (lot, tirage au sort), se retrouve très souvent dans Homère où le tirage au sort est évoqué pour régler diverses questions ; nous en verrons quelques unes : deux dans l´Iliade et deux dans l´Odyssée.

Dans l´Iliade : On tire au sort pour savoir qui parmi neuf Achéens va se confronter à Hector. Le sort désigne Ajax, fils de Télamon, (chant VII 161-192). Dans le deuxième passage, au chant XXIII, il s´agit d´une course de chars. Le sort désigne la position de cinq participants Achéens. Le premier sera le plus favorisé au virage, tandis que le dernier sera le moins favorisé, (chant XXIII 351- 357).

Dans l´Odyssée : Ulysse désigne par le sort quatre de ses compagnons qui vont l´aider à rendre aveugle Polyphème, (chant IX 332-335).

Dans un autre passage, Ulysse, en narrant des histoires chez Eumée, nous fait croire qu´en Crète on partageait l´héritage de leurs parents par tirage au sort, (chant XIV 209-211).

Nous pouvons dire qu´Homère vient confirmer la loi de la cité de Gortys,

qui utilise, elle aussi, le verbe lankhano (λαγχάνω) ; nous l´avons vu toute à l´heure.

Une autre paire de mots qui désignent le tirage au sort, ce sont le nom palos (πάλος) et le verbe correspondant pallo (πάλλω, brandir, palpiter). Homère utilise seulement le verbe, tandis que d´autres écrivains les utilisent tous les deux ; les poètes lyriques utilisent surtout le nom.

Le mot klêros a vite pris le sens, de terrain, fief et, en général, de biens (3) ; l´expression française lot de terre et le mot anglais allotment ont rendu exactement le sens. Le verbe hériter (prendre les biens de ses parents après leur mort) et le verbe léguer (donner ses biens à sa progéniture après sa mort) sont dits en grec klêronomeo (κληρονομῶ) et klêrodoteo (κληροδοτῶ) réciproquement.

La mutation vers ce sens est due au fait que, lorsque les Grecs arrivaient dans un nouveau pays, ils divisaient le terrain à cultiver en morceaux égaux entre les individus et ils tiraient au sort pour les distribuer entre eux (4), comme leurs trois grands dieux l´avaient fait pour distribuer l´Univers entre eux.

Bien sûr, cette manière de partager la terre n´était pas la plus juste, à la longue. Les lots de terre furent égaux mais pas équivalents ; les uns étaient plus fertiles que d´autres ; or, il n´y avait pas d´autre manière de partager la terre avec


un esprit d´égalité ; vu qu´ils venaient d´arriver, ils ne pouvaient savoir quelle part était plus fertile et laquelle l´était moins. C´est pourquoi ils faisaient de la terre des lots égaux en laissant le tirage au sort régler le reste d´une manière, qui ne provoquerait pas, en tout cas, de murmures et de remous. Or, à la longue, ceux qui avaient reçu les lots de terre les plus fertiles finissaient par être plus riches. La grande égalité, la grande inégalité ; summum jus, summa injuria, disaient les Romains (5).

Cependant en créant et en utilisant de cette manière le mot klêros, la langue grecque nous donne des indications très claires sur l´existence du tirage au sort dans l´espace grec à partir du moment où l´Agriculture est passée du système collectif au système individuel ou familial.

Or en se basant toujours sur la langue, nous pouvons constater qu´il y a des mots dans la langue grecque et ailleurs dans la famille linguistique dite indo- européenne qui nous laisse supposer que le sens du lot, la chance et sa faveur, qui

pourrait être attribuée à quelqu´un, existaient déjà même avant la « Révolution Agraire », lors de la Collecte. Les mots-clés de cette hypothèse sont : les verbes λαγχάνω, lankhano (tirer au sort, obtenir par le sort) -rencontré déjà-, λαχαίνω, lakhaino (creuser, fouir, piocher) (6), et εὐλογχῶ, eulonkheo, ainsi que les noms λάχανον, lakhanon (légume) et λόγχη, lonkhê (lance), (7) et quelques autres mots de diverses langues indo-européennes que nous allons citer plus loin.

Le verbe εὐλογχῶ signifie εὐμοιρῶ, eumoiro, selon Hesychius c´est-à-dire avoir une bonne part grâce au destin. Le nom μοῖρα, moira (part et destin à la fois, en grec) est le mot d´origine du verbe μοιρόω, μοιρῶ (avoir sa part, son destin), le deuxième composant du verbe εὐμοιρῶ ; nous pouvons en conclure que le verbe λογχῶ, lonkheo, signifie : avoir sa part, son destin. De plus, Hésychius nous dit que le nom λόγχη, lonkhé, signifie λῆξις, lêxis, (8) (part tirée au sort), μερίς, meris (part). L´historien Ion de Chios, IV siècle av. J.-C., utilise le mot λόγχη pour dire λάχος, lakhos (lot, destin, part ; du verbe lankhano toujours) (9), comme Hésychius qui, par ailleurs, emploie λόγχαι· ἀπολαύσεις, lonkhai (pluriel) ; apolauseis (pluriel ; délices, sens qui n´est pas loin du sens, part, nourriture). Or le sens ordinaire du mot lonkhé est lance et le verbe lonkheo, normalement signifie percer par la lance. Le verbe λαγχάνω, lankhano fait au futur λήξομαι, lêxomai et au passé composé poétique et ionien (10) λέλογχα, lelonkha. Il y a encore l´adjectif ἰσαλόγχητος, isalonkhêtos (11) (celui qui a la part égale, la même part). Donc nous pouvons conclure de tout cela que les sens creuser, fouir, piocher d´une part et obtenir par le sort de l´autre furent proches à une époque très ancienne, à l´époque où l´être humain était collecteur de sa nourriture. Par ailleurs, les mots irlandais laige (bêche, hoyau) et laigen (lance) et le lithuanien per-lenkis (obtenu par le sort) et le vieux prussien per-lânkei (appartenu) viennent confirmer cette conclusion. Mais comment ce rapprochement de sens est-il fait ? Essayons une explication.

Nous imaginons l´Homme collecteur, qui cherche sa nourriture, une lance à la main. La lance est plus souvent utilisée comme une pioche et moins contre un ennemi éventuel. Il creuse (λαχαίνει, lakhainei, en grec), il trouve un lakhanon

(légume, en grec) c´est une trouvaille ; le sort l´a aidé à trouver de quoi manger ; il a creusé et obtenu par le sort un légume, « il lelonkhe un lakhanon ». C´est ainsi que les deux sens se rapprochent. Lorsqu´il rentre dans la caverne commune, il amène ses trouvailles, ses lakhana, ses légumes, comme tous les autres ; on en fait des part égales (ἰσαλόγχητος) et on partage par tirage au sort. Est-ce que toute cette famille de mots peut nous confirmer que le tirage au sort date depuis longtemps dans l´Histoire de l´Humanité, tout au moins depuis que l´Homme s´est tenu debout et qu´il a tenu dans sa main un bâton qu´il utilisait soit comme lance soit comme pioche ?

(être continué)

par  Alexandre Kontos

 

NOTES

1. Homère, Iliade, XV 185-199. La traduction est de R. Flacelière. Ed. Gallimard, Paris, 1955.

2. Voici le vers 209 : «… lorsque moi, son égal, qui du sort ai reçu part semblable à la sienne.. »

3. Ce sens il y a déjà dans Homère, Il. chant XV 498 et dans la loi de Gortys, 5, 27, Crète, VI siècle av. J.-C. À Gortys, on utilisait la forme dorienne du mot : κλᾶρος, klaros. Ce mot démontre que l´usage de se partager la terre par tirage au sort était très ancien, il se perd dans la préhistoire, mais le mot klêros est, quand même, plus ancien que le partage de la terre, vu que l´Homme a acquis le parler, avant qu´il partageât la terre, et, en tout cas, il eût partagé sûrement autre chose de cette manière avant de se partager la terre. Vraiment, quelquefois la langue et la Linguistique peuvent aller, à coup sûr, plus loin que l´Archéologie Préhistorique.

4. Voilà une description qui en parle : « λαβεῖν τᾶς χώρας ἐξαίρετον τὸν πρῶτον κλᾶρον » (prendre exceptionnellement le premier lot de terre de tout le pays) SIG 141.6 (Corc. Nigr., IV s. av. J.-C).

5. Nous avons déjà trouvé cette idée chez Platon : « ἄκρατος δικαιοσύνη πρὸς τὴν ἄκρατον ἀδικίαν ἔχει. » (La justice pure est l´injustice pure.) Plat. Rép. VIII, 545 a.

6. La parenté des deux verbes a fait de deux mots un dans le néo-grec, le verbe lakhaino ayant perdu le sens de creuser etc. Plusieurs verbes du grec classique sont passés de la catégorie des verbes au suffixe discontinu -n-an- à la catégorie des verbes en désinence -ain-o ; c´est ainsi que le couple la-n-kh-an-o / lakh-ain-o (λαγχάνω λαχαίνω) a donné, par analogie, les couples ty-n-kh-an-o / tykh-ain-o (τυγχάνω τυχαίνω, obtenir par tirage au sort) et la-m-b-an-o / lab-ain-o (λαμβάνω λαβαίνω, prendre). Il ne serait pas maladroit de noter que le sens voisin a aidé cette analogie. Le premier de ces couples de verbes a le même sens que le couple lankhano-lakhaino, tandis que le sens prendre du deuxième couple n´est pas loin du sens obtenir.

7. Il faut signaler que le mot lonkhê et son synonyme δόρυ, dory signifient l´arme blanche offensive qu´on tient et qu´on ne lance pas, malgré le terme français (lance) qui pourrait provoquer une certaine confusion. Il faut encore signaler que le mot dory signifiait au début bâton de bois.

8. Le nom λῆξις, lêxis, n´a rien à voir avec le nom λέξις, lexis qui signifie mot ; cf. lexique.

9. C. Müller, FHG ii p. 44, fr. 15.

10. Le classique attique est εἴληχα.

11. Nous y retrouvons le nom λόγχη, lonkhê

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