CITOYENNETE DEMOCRATIQUE, LANGUES, DIVERSITE ET DROITS DE L’HOMME (i)


Préface
Ce texte qui est publié dans une série, coordonnée par la Division des politiques
linguistiques, présente à l’évidence sa pertinence propre, puisqu’il aborde certains
aspects déterminants de l’organisation des enseignements de langues, de leurs
fondements sociolinguistiques, des idéologies linguistiques à l’oeuvre sur ces
problèmes relatifs aux langues en Europe. Il entre cependant dans un projet plus
large, en tant qu’il constitue un élément d’un ensemble éditorial centré sur le Guide
pour les politiques linguistiques éducatives en Europe. De la diversité
linguistique à l’éducation plurilingue.
Ce Guide est document descriptif et programmatique tout à la fois, qui a pour objet
de mettre en évidence la complexité des questions d’enseignement des langues,
souvent abordées de manière simpliste. Il se propose de décrire les démarches et les
outils conceptuels permettant d’analyser les contextes éducatifs en ce qui concerne
les langues et d’organiser ces formations en fonction des principes du Conseil de
l’Europe.
Ce document doit être présenté en plusieurs versions. Mais la ‘version intégrale’
elle-même aborde, dans un cadre limité, nombre de questions complexes : il a semblé
utile de l’illustrer par des études de cas, des synthèses ou des études sectorielles,
qui traitent, de manière plus monographique, de questions à peine esquissées dans
ce texte. Ces Etudes de référence, originales, remettent le Guide en perspective,
pour en rendre perceptibles les ancrages théoriques, les sources d’information, les
domaines de recherche ou les thématiques qui le nourrissent.
La Division des langues vivantes devenue Division des politiques linguistiques
manifeste par cet ensemble de documents cette nouvelle phase de son action. Celleci
s’inscrit dans le droit fil des précédentes : la Division a diffusé, à travers les
Niveaux seuils des années 70, une méthodologie d’enseignement des langues
davantage tournées vers la communication et la mobilité intra européenne. Elle a
ensuite élaboré, sur fond de culture éducative partagée, Le Cadre européen
commun de référence pour les langues (version définitive, 2001), document visant
non plus à définir la forme des contenus d’enseignement pour les langues, mais la
forme même des programmes d’enseignement de celles-ci. Proposant des niveaux de
références explicites pour identifier des degrés de compétence en langue, le Cadre
autorise une gestion diversifiée des forma tions, de nature à créer des espaces pour
davantage de langues à l’Ecole et dans la formation tout au long de la vie. Cette
orientation vers une reconnaissance de la valeur intrinsèque du plurilinguisme a
conduit parallèlement à la mise au point d’un instrument permettant à chacun de
prendre conscience de son répertoire de langues et de le décrire : le Portfolio 

européen des langues, dont les versions élaborées par les Etats membres se
multiplient et qui a été au centre de l’Année européenne des langues (2001).
Identifié dans de nombreuses Recommandations du Conseil de l’Europe comme
principe et comme finalité des politiques linguistiques éducatives, le plurilinguisme
doit être valorisé au niveau de l’individu et pris en charge collectivement par les
Institutions éducatives. Articulant le didactique et l’éducatif au politique, le Guide
et les Etudes de référence qui le déclinent ont pour fonction d’expliciter ce principe
politique et d’en décrire les formes concrètes de mise en place.
Ce texte de Hugh Starkey a pour but principal d’examiner certains aspects d’un
contexte politique plus large dans lequel la politique d’enseignement des langues
doit être développée et mise en pratique. Son point de départ particulier est la
discussion des Droits de l’homme et de l’éducation aux droits de l’homme. Il montre
que pour que les Droits de l’homme et l’éducation pour une citoyenneté
démocratique réussissent dans une Europe multilingue, la question de la
diversification de l’enseignement des langues doit être prise en considération. Il lie
cet argument aux instruments de planification et d’évaluation fournis par le Conseil
de l’Europe, il discute aussi des conséquences pratiques et donne des exemples de
ce que l’on peut faire en classe et lors des visites et échanges.
Cet aspect spécifique de la problématique des politiques linguistiques éducatives
en Europe invite à réexaminer la perspective d’ensemble déployée dans le Guide. Il
n’en reste pas moins que cette étude participe au projet fondateur de la Division des
Politiques linguistiques : créer par la réflexion et l’échange d’expériences et
d’expertises, les consensus nécessaires pour que les sociétés d’Europe, fortes de
leurs différences et irriguées par des courants transculturels modelant des nations
mondialisées ne s’enferment pas dans la recherche de la ou des langues “parfaites”
à valoriser (aux dépens d’autres). Elles devraient plutôt reconnaître la pluralité des
langues de l’Europe et le plurilinguisme, potentiel ou effectif, de tous ceux qui vivent
dans cet espace comme condition de la créativité collective et du développement,
composante de la citoyenneté démocratique à travers la tolérance linguistique et,
donc, comme valeur fondatrice de leur action dans le domaine des langues et de
leurs enseignements.

Jean-Claude Beacco et Michael Byram

1. Citoyenneté démocratique : définition
On a dit de la citoyenneté démocratique qu’il s’agissait d’un « concept polysémique
et contesté ». Toutefois, au départ, la citoyenneté « est toujours question
d’appartenance à une collectivité qui entraîne du politique et des droits ». La
citoyenneté présente toujours une dimension politique, car les citoyens ont la
capacité de déterminer le droit (Audigier, 1998). En Europe, la citoyenneté repose
sur le respect de la justice, des droits de l’homme, des libertés fondamentales et de
l’État de droit.
Les citoyens appartiennent à des collectivités que l’on peut définir comme étant
des groupes de personnes qui reconnaissent partager certaines valeurs. Ce qui les
unit peut aussi bien être la simple acceptation de la légitimité de l’État au sein
duquel elles vivent qu’un fort lien affectif issu d’une histoire, d’une appartenance
ethnique, une religion ou un objectif partagé. Les états sont des entités reconnues
sur le plan international, dotées de gouvernements ayant le pouvoir de conférer la
nationalité ou le droit de résidence sur le territoire de l’état. En Europe, les états ont
l’obligation de respecter les droits de tous ceux qui relèvent de leur juridiction.
Ceci signifie qu’e n théorie, aussi bien les nationaux que les non-nationaux vivant
au sein d’un état peuvent faire valoir leur citoyenneté. Cela signifie aussi qu’ils
peuvent participer à la vie économique sociale et politique de leur communauté.
Bien que la citoyenneté soit souvent étroitement liée à la nationalité, ce concept
est ainsi autonome et indépendant. La nation n’est que l’une des collectivités
possibles (imaginées) au sein de laquelle on exerce sa citoyenneté (Anderson,
1991). La citoyenneté, dont on fait le plus souvent l’expérience sur le plan local,
existe aussi à un niveau supranational tel que l’Europe. De récentes discussions
sur la citoyenneté posent le nouveau principe de «citoyenneté mondiale » ou de «
citoyenneté globale» qui reflète la nouveauté de l’ère des communications (Cates,
1995 ; Audigier, 1999 : 62).
Diverses communautés linguistiques peuvent vivre en harmonie dans un État ou
dans une entité politique plus importante telle que l’Europe. Toutefois, les diverses
collectivités linguistiques ne disposent pas des mêmes pouvoirs. Le concept de
citoyenneté souligne la notion d’égalité du droit au respect et à la dignité, même
lorsque règnent des inégalités de pouvoir. Ce concept reconnaît également le droit
qu’ont les individus de se regrouper et de s’engager dans des actions politiques et
culturelles pour faire valoir leurs droits. Une telle activité démocratique non
violente est une expression légitime, voire exemplaire, de la citoyenneté.

Dans les États membres du Conseil de l’Europe, la citoyenneté repose sur un
engagement pour les libertés fondamentales. Les démocraties libérales d’Europe se
fondent sur les principes proclamés dès le XVIIIe siècle dans des documents tels
que la Déclaration américaine d’indépendance (1776) et la Déclaration française de
l’homme et du citoyen (1789). Les principes furent redéfinis dans la période ayant
suivi la seconde guerre mondiale, dans la Charte des Nations Unies (1945) et la
Déclaration universelle des droits de l’homme (1948). La Convention européenne
des droits de l’homme (CEDH, 1950) a transformé ces principes en garanties légales
exécutoires. Les deux piliers des valeurs politiques européennes sont d’une part
«un régime véritablement démocratique» et d’autre part « une conception
commune et un respect commun des droits de l’homme » (préambule de la CEDH).
A l’occasion du 50e anniversaire du Conseil de l’Europe, le Comité des ministres,
dans sa déclaration et son programme d’éducation à la citoyenneté démocratique
du 7 mai 1999, a réaffirmé sa vision qui est de faire de l’Europe :
« une société plus libre, plus tolérante et plus juste ,fondée sur la solidarité,
des valeurs communes et un patrimoine culturel enrichi de ses diversités »
(CM (99) 76).
Les langues sont un élément particulièrement important du patrimoine culturel. La
diversité des langues contribue à la richesse culturelle de l’Europe. Leur
sauvegarde et leur évolution sont tributaires d’une compréhension commune de la
citoyenneté.
Pour les ministres, l’éducation à la citoyenneté démocratique, basée sur les droits
et les responsabilités du citoyen est un apprentissage de toute une vie lié à un
processus participatif issu de divers contextes, qui entre autres :
– donne aux hommes et aux femmes la capacité de jouer un rôle actif dans la vie
publique et de façonner de manière responsable leurs propres destins et celui
de la société ;
– vise à essaimer une culture des droits de l’homme
– prépare la population à vivre dans une société multiculturelle et à faire face à la
différence de manière informée, raisonnable, tolérante et morale;
– renforce la cohésion sociale, la compréhension mutuelle et la solidarité.
Le Conseil de l’Europe définit également la citoyenneté démocratique comme ayant
« trait […] à une participation accrue, à la cohésion sociale, à l’accès, à l’équité
et à la solidarité. La citoyenneté démocratique concerne l’insertion et non
l’exclusion, la participation et non la marginalisation, la culture et les valeurs
et non les simples questions de procédure (comme le vote) et l’élaboration
active des acceptions et pratiques de la citoyenneté ».

Par éducation à la citoyenneté démocratique, il convient d’entendre
« des pratiques et des activités visant à mieux armer les jeunes et les adultes
pour qu’ils participent activement à la vie démocratique en assumant leurs
responsabilités et en exerçant leurs droits dans la société » (Forrester, 1999).
C’est à quoi se réfère quelquefois l’expression « culture politique ». Les citoyens
ont besoin d’être informés sur les institutions, les problèmes et les pratiques de la
démocratie et requièrent les compétences et les valeurs qui leur permettent d’être
efficaces et d’exercer une influence sur le plan local, régional et national (Crick,1998:13).

2. Citoyenneté démocratique et langues
Les citoyens peuvent participer à la vie de leur communauté s’ils disposent de
droits, de libertés fondamentales et d’une égalité juridique et politique et s’ils sont
protégés de toute discrimination. Ces droits sont tous garantis au sein des États
membres du Conseil de l’Europe par les législations nationales et par la CEDH.
Plusieurs articles de cette convention renvoient à la langue ou présentent une
pertinence spécifique à ce propos.
L’article 10 garantit la liberté d’expression. Au sein de l’Europe, on a le droit de
s’exprimer, de transmettre et de publier dans toute langue, tant que le contenu
respecte les droits, la vie privée et la dignité d’autrui. La liberté d’association
(article 11) permet de se réunir à des fins culturelles, politiques, religieuses ou
éducatives et de créer des syndicats, des partis politiques et des groupes de
pression. La discrimination basée sur la langue est spécifiquement interdite par
l’article 14. Pour ne citer qu’un exemple, toute personne arrêtée ou détenue doit
nécessairement être informée « dans une langue qu’elle comprend » (article 6).
On s’attend par conséquent à ce que les collectivités, particulièrement les
collectivités politiques que sont les États membres, soient des entités multilingues
au sein desquelles la liberté d’expression n’est pas contrainte dans la mesure où
celle-ci respecte les droits de l’homme et où la liberté d’association est garantie. Les
démocraties saines sont composées d’individus capables de communiquer avec
leurs concitoyens et d’utiliser leurs compétences langagières pour participer
activement notamment à des associations, des mouvements, des groupements
culturels et des partis politiques.
Les questions qui ont trait à la langue, à l’identité et à la participation sont
communes aux politiques adoptées en matière d’enseignement et d’apprentissage
tant des langues que de la citoyenneté démocratique. La prise de conscience et le  respect des droits de l’homme comme assises juridiques et éthiques de la  citoyenneté et de l’éducation sont essentiels à ces politiques.

(continue)

Hugh STARKEY
The Open University, Milton Keynes

Guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en
Europe – De la diversité linguistique à l’éducation plurilingue

Division des politiques linguistiques
DG IV – Direction de l’éducation scolaire, extra-scolaire
et de l’enseignement supérieur

Conseil de l’Europe, Strasbourg  2002

Les vues exprimées dans la présente publication sont celles de l’auteur ; elles
ne reflètent pas nécessairement celles du Conseil de l’Europe.
Toute correspondance relative à cette publication ainsi que toute demande de
reproduction ou de traduction de tout ou d’une partie du document doivent être
adressées au Directeur de l’éducation scolaire, extrascolaire et de
l’enseignement supérieur du Conseil de l’Europe (F-67075 Strasbourg  Cedex).
La reproduction d’extraits est autorisée, sauf à des fins commerciales, à
condition que la source soit mentionnée.

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