LA POLITIQUE COLONIALE DE CESAR EN ESPAGNE ENJEUX DES RESSOURCES NATURELLES ET COLONISATION DANS LA GUERRE CIVILE . 49-44 AVANT J.C.(introduction e)


(suite de  25/06/09)
2. Stratégie de César en attaquant l’Espagne.

Quelles étaient les intentions de César en se dirigeant vers la péninsule ibérique ?

César revenait de Rome en passant par Marseille dont il avait confié le siège à ses lieutenants D. Brutus et C. Trebonius [107] . On sait que César devait faire face à une situation délicate ; le manque d’argent pour payer ses troupes [108] . Pompée était dans le même cas. L’auteur du Bellum Ciuile, principale source concernant cet épisode de la guerre civile, laisse entendre que les provinces espagnoles, et surtout l’Ulterior, étaient favorables au camp césarien. On dispose de peu de données dans les autres sources littéraires concernant les penchants politiques de la province pour un camp ou pour un autre, du moins au début de l’année 49. Comme on a pu le voir précédemment, Pompée y avait fortifié ses positions. S’agissait-il véritablement pour César, selon les propos que lui attribue Suétone [109] de « vaincre une armée sans général pour vaincre un général sans armée » ? Plusieurs éléments pourraient nous laisser penser que d’autres données entrent en compte. En effet, César semblait, depuis son passage à Rome, manquer de moyens financiers. Comment donc payer des troupes, et financer une campagne, qui plus est menée contre les élites de la Ville ? A Rome, César pouvait s’appuyer sur une moitié du Sénat, et une partie des publicains qui étaient traditionnellement proches de la ligne de conduite des populares. Toutefois ces sommes contrebalançaient-elles celles qu’avait rassemblées Pompée avant de partir en Épire puis en faisant appel à ses clientèles étrangères ?

César devait trouver d’autres richesses en numéraires ; la péninsule ibérique était sans doute l’un des lieux les plus prometteurs de ce point de vue.

La seconde guerre civile : 49-44 av. J.-C. [carte extraite de L. Canfora, Jules César, Paris, 2001. p. 165]

En premier lieu, César envoya en Espagne C. Fabius, son légat, depuis Narbo pour occuper le passage des Pyrénées, afin sans doute d’éviter les embuscades. Pendant ce temps M. Petreius, qui avait eu le temps de recruter des troupes parmi les Lusitaniens, était remonté d’Ulterior pour rejoindre Afranius et affronter César. Varron restait dans le sud afin de sécuriser, comme on l’a vu, les levées de numéraires, de métaux précieux et de blé.

Afranius et Petreius avaient pour objectif de tenir la ville d’Ilerda, qui constituait un point stratégique au croisement des réseaux de communications ; ce point permettait de contrôler, à la fois, les voies vers la vallée de l’EÌbre [110] et aussi le passage des Pyrénées [111] . Après un affrontement entre Fabius et les Pompéiens près de la rivière Sicoris sur laquelle les Césariens tentaient d’établir un pont, une rumeur commençait à circuler dans les deux camps ; Pompée marchait, traversant l’Afrique du nord, pour rejoindre l’Espagne [112] .

Les premières escarmouches contre les Pompéiens se soldèrent par un avantage pour ces derniers comme ils purent l’annoncer dans leurs correspondances avec leurs relations à Rome [113] . A ce moment, pour le moins en Hispania Citerior, les réseaux clientélaires pompéiens demeuraient forts, l’avantage était contre César. Pendant ce temps, selon César, notre principale source contemporaine des évènements, Varron imposait lourdement les cités d’Ulterior, et plus durement encore celles qu’il jugeait favorable à César [114] . Il fit également prêter solennellement serment de fidélité à Pompée par toute la province [115] ce qui constituait une innovation d’un point de vue des pratiques. On ne peut que penser au serment qu’Octave se fit prêter par l’Italie. [116]

Toujours est-il que la victoire de César à Ilerda, le 26 juin 49 [117] provoqua une tentative de repli d’Afranius et de Petreius vers Octogesa. [118] César bloqua le mouvement pour les empêcher de se replier au sud de l’Èbre [119]  ; ils revinrent ainsi dans leur camp d’Ilerda [120] . César ne disposait pas de suffisamment de troupes pour poursuivre les combats contre les Pompéiens ; il disposait de deux légions contre sept. [121] Il avait donc tout intérêt à provoquer une capitulation pour faire cesser les combats comme il le fît en provoquant des défections dans le camp pompéien [122] , contrairement à ce que l’on peut lire dans ce passage du Bellum Ciuile qui justifie bien autrement la prudence de l’Imperator :

Caesar in eam spem uenerat, se sine pugna et sine uulnere suorum rem conficere posse, quod re frumentaria aduersarios interclusisset. Cur etiam secundo proelio aliquos ex suis amitteret? cur uulnerari pateretur optime de se meritos milites? cur denique fortunam periclitaretur ?… [123]

César avait sans doute compris la stratégie de Varron qui voulait éviter une bataille en rase campagne [124] . Ce dernier décida de rétrograder sur Gadès et de s’y installer avec ses deux légions. Il avait visiblement tout intérêt à achever de rassembler les ravitaillements en blé et en argent, sans doute attendus par Pompée :

Cognitis eis rebus, quae sunt gestae in citeriore Hispania, bellum parabat. Ratio autem haec erat belli, ut se cum II legionibus Gades conferret, naves frumentumque omne ibi contineret; prouinciam enim omnem Caesaris rebus favere cognouerat. In insula frumento nauibusque comparatis bellum duci non difficile existimabat. Caesar, etsi multis necessariisque rebus in Italiam reuocabatur, tamen constituerat nullam partem belli in Hispaniis relinquere, quod magna esse Pompei beneficia et magnas clientelas in citeriore prouincia sciebat. [125]

Cependant, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, Varron avait tout intérêt autant à faire parvenir les ravitaillements rapidement par mer à Pompée, qu’à retenir César en Espagne.

Après la capitulation des lieutenants de Pompée, César décida de démobiliser une partie de leurs troupes [126] . Sans doute peut-on supposer qu’une partie de ces troupes fut assignée dans les colonies césariennes fondées en Narbonnaise. [127] En effet, on peut penser que César n’avait aucun intérêt à laisser ces soldats livrés à eux-même sur un territoire qu’il cherchait à gagner à sa cause. En leur accordant des terres, sans doute moins importantes que celles de ses propres vétérans, il s’assurait ainsi de la pacification de la zone.  Il pouvait comme nous l’avons évoqué précédemment soit de troupes pompéiennes déjà établies en Espagne soit de troupes qui restaient à lotir. Il semble peu probable que ces troupes à lotir dans le Var aient été recrutées dans les provinces espagnoles, sinon il n’y aurait aucune raison de les déplacer. En revanche, il aurait également pu s’agir de vétérans pompéiens qui attendaient d’être lotis, tout comme les vétérans césariens qui se mutinèrent à Plaisance [128] ou encore ceux de la Xème légion. [129]

César, à la tête de deux légions et de 600 cavaliers se lança vers Cordoue ; il y convoqua les magistrats et les notables de toutes les cités. L’assemblée des citoyens romains de la région, le conuentus, ferma ses portes aux émissaires de Varron, retint deux cohortes des milices que la province entretenait pour la police, laquelle était de passage [130] , et se prépara à résister aux pompéiens. Le mouvement gagna bientôt le Sud : la ville forte de Carmo expulsa les trois cohortes qui occupaient sa citadelle [131] . Varron craignant d’être coupé de ses bases, se hâta alors par la rive droite du Baetis vers Gadès ; mais les notables s’entendirent avec les tribuns commandant les six cohortes et forcèrent Gallonius à évacuer la ville. C’est alors que se déroule l’épisode de la trahison de la Legio Vernacula, qui, sous les yeux mêmes de Varron, quitta son camp pour entrer dans la ville d’Hispalis.

La flotte de dix galères [132] que faisait construire Varron se trouvait par ailleurs à Hispalis. Dont la situation géostratégique, la rendait sûre comme nous le verrons par la suite durant le gouvernement de Q. Cassius Longinus.

Au fur et à mesure la province devenait de plus en plus favorable à César. Varron se trouva alors rejeté sur Italica mais elle lui ferma également ses portes. A la tête de sa dernière légion, il ne lui restait plus d’autre choix que de se rendre, ce qu’il fit. Il remit à César l’état de sa caisse, de ses approvisionnements et de sa flotte [133]

Les provinces espagnoles étaient alors soumises, en théorie du moins, à César. Il acheva de les pacifier, si l’on en croit le Bellum Ciuile, en remettant une partie des contributions et les amendes dont Varron l’avait frappée. Il semblait donc que César fut pressé de mettre fin à la campagne. Il avait tout intérêt à s’emparer rapidement des richesses de la péninsule avant qu’elles prennent la mer. On peut penser que s’il se dirigea vers l’Espagne plutôt que vers l’Orient, c’était afin de s’assurer du contrôle d’une province dont les richesses, minières entre autres, étaient fort bien connues.

(ETRE CONTINUE)

LAURENT GOHARY

NOTES

[107] Caes., B.C., I, 36, 4.

[108] Dion Cassius, XLI, 17, au sujet du tribun Metellus qui s’opposait à la confiscation du trésor public du temple de Saturne par César. Peu avant, Dion Cassius nous rapporte ceci au sujet de Pompée : « Il fit décréter aussi qu’il emporterait le trésor public et toutes les offrandes déposées dans les temples, espérant s’en servir pour lever des troupes considérables. » (XLI, 6). Pourtant Pompée d’eut pas le temps de prélever ces fonds avant de quitter l’Italie.

[109] Diu.Iul. XXXIV, 3.

[110] Sillières, 1990, p. 110 et suivantes.

[111] Caes., B.C., I, 61, 3.

[112] Caes., B.C., I, 39 ; 41,6.

[113] Cic., Ad Fam., sur la période d’avril à juin 49.

[114] Thouvenot, 1940, p. 140-142 ; Frank, 1959, p. 138-143 ; Brunt, 1971. p. 230 et suivantes.

[115] Caes., B.C., I, 39, 3.

[116] Res Gestae Diui Augusti, V, 25. L’expression employée est iurare in uerba pour désigner le serment

[117] Caes., B.C., I, 43-47.

[118] Caes., B.C., I, 63, 3.

[119] Caes., B.C., I, 68-77.

[120] Caes., B.C., I, 78.

[121] Voir Brunt, 1971. p. 474-475.

[122] Caes., B.C., I, 84 ; Liv., Per. 110 ; Plut., Caes., 36, 2 ; Luc., IV, 337-340.

[123] « César se flattait de pouvoir terminer l’affaire sans combat et sans exposer ses troupes, en coupant les vivres à l’ennemi. Pourquoi acheter même une victoire au prix du sang de quelques-uns des siens? Pourquoi exposer aux blessures des soldats qui avaient si bien mérité de lui? Pourquoi enfin tenter la fortune, alors que le devoir d’un général est de vaincre par la prudence aussi bien que par l’épée ? … » Caes., B.C., I, 72, 1-2.

[124] Harmand, 1970, p. 180 et suivantes.

[125] « Ayant appris ce qui s’était passé en Espagne citérieure, il se prépara à la guerre. Son plan était de s’enfermer dans Gadès avec ses deux légions, ses vaisseaux et tous ses vivres, parce qu’il avait reconnu que la province entière était dans les intérêts de César. Il comptait que dans cette île il lui serait aisé, avec ses vaisseaux et ses provisions, de traîner la guerre en longueur. » Caes., B.C., II, 18.

[126] Cf. supra : La réception du discours rapportée par César dans le Bellum Ciuile (Caes., B.C., I, 86), peu après la capitulation des Pompéiens.

[127] Benoît, XXXII, p.287-303. Au sujet de la fondation de la colonie d’Arles en 46, sur l’ordre de César, et qui intensifia la romanisation de la province. Il arrivait vraisemblablement que plusieurs années se passent entre le moment de l’installation des vétérans sur un territoire et la fondation juridique de la colonie.

[128] Pendant la guerre d’Alexandrie, Antoine, en tant que Magister Equitum du dictateur, était chargé de garder Rome et l’Italie. Il dut alors faire face aux nombreux problèmes sociaux et économiques romains qui s’étaient accumulés depuis, notamment la question des vétérans qui attendaient en Campanie et qui réclamaient leur dû. (Dion Cassius, XLI, 26-35).

[129] La mutinerie était conduite par les vétérans de cette légion pourtant particulièrement attachée à leur imperator. Ils marchèrent sur Rome et campèrent sur le Champ de Mars. César, rentré depuis peu, les rencontra et leur tint un discours, reconstitué par Appien (App., G. C., II, 93 ; Plut., Caes., 56), qui les apaisa par un habile stratagème rhétorique, et leur fit de nouvelles promesses qu’il tiendrait après les « honneurs des triomphes ». Cet épisode nous montre combien il devenait pressant pour César de trouver une solution à la question du lotissement.

[130] Caes., B.C., II, 19.

[131] Caes., B.C., II, 19, 4.

[132] Caes., B.C., II, 18.

[133] Caes., B.C., II, 20.

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