DÉMOCRATIE ET LANGUE (KOMMA-TI A)


I. Un phénomène bio-socio-politique

2. DÉMOCRATIE ET LANGUE

I. Un phénomène bio-socio-politique.

Nous avons déjà signalé que la méthode que nous suivons n´est pas tellement orthodoxe. Nous nous sommes, d´abord, occupés de chapitres qui, à notre avis, satisferont la curiosité du lecteur, vu qu´ils touchent des aspects du sujet ignorés, peut-être, jusqu´à nos jours.

Donc, après avoir examiné l´application du tirage au sort dans la vie politique quotidienne d´Athènes et essayé d´expliquer théoriquement cette application, nous tenterons de montrer et de démontrer l´influence des idées socio-politiques sur la langue, vu que celle-ci est le phénomène culturel principal d´une société humaine.

La langue est un phénomène social, elle présuppose la société et elle ne peut pas exister sans elle. Pour parler et produire une langue, il faut deux êtres humains au moins. Robinson Crusoë n’aurait certainement pas pu créer une langue, tout seul, dans son île. D´autre part, tout ensemble humain a une langue complètement capable d´exprimer ses besoins. C´est pourquoi la Linguistique n´accepte pas la notion de supériorité et d´infériorité de n´importe quelle langue : pour la Linguistique, toutes les langues sont bien développées, elles ont leurs propres systèmes phonétique-phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique, et aucune ne peut être considérée comme meilleure ou pire qu´une autre. Or, comme phénomène social, la langue exprime l´idéologie de la société qui l´a produite. Toute langue est un porteur idéologique et, comme nous ne considérons que deux idéologies de base, la gynécocratique et la patriarcale, nous essayerons de suivre l´influence de l´idéologie gynécocratique sur la langue et ensuite celle de l´influence de l´idéologie patriarcale ; cela veut dire que nous essayerons de constater le conflit des deux sexes reflété par la langue. Et, comme d´une part la Démocratie est la fille de la Gynécocratie et, de l´autre, la Monarchie ainsi que l´Oligarchie sont les filles du Patriarcat, nous verrons l´influence du régime démocratique sur la langue grecque et celle des régimes  non-démocratiques sur d´autres langues prises au hasard, en nous rappelant, tout d´abord, que le phonème est une découverte démocratique et qu´il n´a paru que dans la Civilisation Grecque.

II. La permutabilité des syntagmes dans la phrase grecque.

La fonction référentielle est la plus importante des six fonctions d´une langue ; c´est la fonction par laquelle on exprime une idée, on donne une information, on énonce un message (1). C´est ainsi qu´une suite de mots, qu´un ensemble de mots d´une langue naturelle donnée peut être considéré comme une proposition de ladite langue, s´il contient un certain message (2) pour les usagers de ladite langue, expurgé de solécismes et de barbarismes. En effet, on ne peut pas considérer comme proposition une suite de mots qui n´obéisse pas aux structures syntaxiques de la langue (solécisme) ou si elle contient des mots étrangers non-adoptés dans le vocabulaire de la langue (barbarisme) (3). Une telle suite de vocables est appelé par la Linguistique proposition anti-grammaticale.

Pour les langues (4) au système flexionnel limité, le rôle syntaxique des noms est, d´habitude, déterminé par la place du vocable dans la proposition. C´est ainsi qu´en français, en anglais et en d´autres langues le cas sujet, le nominatif, comme l´appellent les langues au système flexionnel riche, est donné par la position :

J´écris des lettres. I write letters.

Jean écrit des lettres. John writes letters.

L´ordre des mots normal dans les propositions françaises et anglaises est : sujet+verbe+complément d´objet (S+V+O) (5). Cette propriété fondamentale de l´anglais a conduit les anglophones à perdre le sens du cas dont nous pouvons toujours trouver des bribes rudimentaires, dans le système pronominal de la langue (6). La perte du système casuel, d´autre part, a conduit Noam Chomsky et les linguistes anglophones, ou ceux dont la langue présente la même particularité, à considérer le schéma S+V+O comme une structure profonde pour toute langue et ensuite à établir la théorie des structures profondes et structures de surface qui proviennent de la structure cérébrale humaine. D´après Chomsky, les structures  de fond et de surface sont innées à l´être humain comme la capacité de parler (7).

Dans le journal annuel GLOSSOLOGIA (linguistique), Athènes 1989, t. 1 p.p. 99-107, dans un article intitulé “Problèmes au sujet de l´ordre des termes dans les propositions grecques”, la linguiste grecque Irène Philippaki essaie de démontrer que l´ordre S+V+O n´est pas l´ordre fondamental du grec moderne et elle considère que l´ordre V+S+O “représente la présence du contenu de la proposition la plus naturelle, la plus objective et sentimentalement la plus neutre et il [l´ordre] s´accompagne par l´intonation la plus neutre” (p. 100). La linguiste grecque n´utilise pas le terme “ordre fondamental” ou “structure profonde” mais “présence neutre”.

En effet, aucune structure de la proposition grecque ne peut être considérée comme fondamentale au sens que nous y recourrons consciemment ou inconsciemment chaque fois que nous parlons ou que nous écrivons. Certes, une   certaine structure peut être statistiquement plus fréquente et, en conséquence, sentimentalement plus neutre (8) mais on ne peut jamais la considérer comme fondamentale ; enfin, aucune structure de la proposition grecque n´est si fréquente de sorte qu´elle puisse être considérée d´importance primordiale. Dans les langues de riche flexibilité, les termes syntaxiques ou -plus précisément- les ensembles syntaxiques, les syntagmes du niveau morphologique (9) et surtout ceux qui ne jouent pas le rôle du complément d´objet direct peuvent subir n´importe quelle permutation dans la proposition (10). Dans ces langues la permutabilité est due à l´opposition cas nominatif – cas accusatif qui exprime l´opposition sujet – complément d´objet direct. En effet, la flexibilité, les désinences, expriment, d´un côté, l´opposition catégorielle primordiale nom-verbe ou plus généralement partie du discours formant des cas – verbe et, de l´autre, l´opposition secondaire nominatif-accusatif. La première opposition donne la possibilité aux termes primordiaux de la proposition de s´échanger et de donner les schémas S+V et V+S sans nuire à la fonction référentielle de la langue. La deuxième opposition permet la permutation du complément d´objet direct, le schéma S+V+O n´est plus unique et dorénavant, une fois considérés comme permutables le sujet, le verbe (les termes primordiaux de la proposition) ainsi que le complément d´objet direct (le premier des termes secondaires de la  proposition), les autres termes se conforment à cette liberté. Il est à noter que même dans les langues à flexibilité pauvre, les termes secondaires sont assez permutables :

Yesterday I went to the cinema.

I went to the cinema yesterday.

Voir encore une fois la note 4.

La langue grecque tant dans sa forme ancienne que dans sa forme contemporaine est la plus flexible et la plus riche morphologiquement des langues indo-européen (I.E.) vue d´une manière globale. C´est pourquoi les mots, ou plutôt les termes de la proposition, les ensembles syntaxiques, les syntagmes morphologiques ou syntagmes tout court, ont une permutabilité presque absolue c´est-à-dire qu´ils peuvent prendre toutes les positions sur l´axe syntagmatique. Denis d´Halicarnasse, un grammairien grec du premier siècle av. J.-C. dans son œuvre La composition des noms, et surtout dans les chapitres III-V, fait clairement constater que l´ordre des mots dans la proposition grecque n´est ni strict ni stable et que chaque auteur a la possibilité d´utiliser cette propriété de la proposition grecque, afin de créer son propre style. D´ailleurs, selon Denis d´Halicarnasse, la qualité différente de chaque auteur est due à la manière différente d´user de cette propriété de la langue grecque.

Le grec moderne n´a pas la variété des désinences indicatives des cas et celle de la conjugaison du verbe qui existent dans le grec ancien. Or, le large usage de l´article et d´autres nouveautés du grec moderne ont aidé la langue à garder libre l´ordre de mots et la permutabilité des syntagmes.

Ceci dit, prenons une proposition grecque à trois syntagmes.

Η Αθηνά τρώει το ψωμί.

Les trois syntagmes de la proposition sont a) Η Αθηνά, Athéna, b)ô τρώει, mange, c) το ψωμί, le pain,. Voyons maintenant les formes de la proposition possibles :

1) Η Αθηνά τρώει το ψωμί. 2) Η Αθηνά η το ψωμί τρώει.

(I Aθiná trói to psomí.) (I Aθiná to psomí trói .)

Athéna mange le pain. * Athéna le pain mange.

3) Τρώει η Αθηνά το ψωμί. 4) Τρώει το ψωμί η Αθηνά.

(Trói i Aθiná to psomí.) ( Trói to psomí i Aθiná.)

* Mange Athéna le pain. * Mange le pain Athéna.

5) Το ψωμί η Αθηνά τρώει. 6) Το ψωμί τρώει η Αθηνά.

(To psomí i Aθiná trói.) (To psomí trói i Aθiná.)

* Le pain Athéna mange. * Le pain mange Athéna.

J´ai écrit les six formes de la proposition grecque avec la prononciation, en alphabet chalkidien (11) ou latin, et leur traduction syntagme-à-syntagme. Nous pouvons constater que, tandis que toutes les formes de la proposition grecque sont grammaticales et saisies comme telles par les locuteurs Grecs, ce n´est pas le cas avec les formes 2-5 de la traduction française, la forme 6 étant grammaticale mais là c´est le pain qui mange Hélène et pas Hélène le pain (12). Si nous ajoutons encore un mot à la proposition :

“Η Αθηνά τρώει το ψωμί τώρα.”

(I Aθiná trói to psomí tóra.)

Athéna mange le pain maintenant.”

la proposition grecque pourra prendre 24 formes grammaticales.

En effet, selon l´Analyse factorielle (13) un ensemble à 1, 2, 3, …n éléments peut prendre 1!, 2!, 3!,… n! c´est-à-dire 1, 2, 6, 24, … n! permutations. Donc, comme tous les syntagmes dans la proposition grecque sont, en général, permutables, le nombre de permutations des syntagmes et, par conséquent, le nombre des formes possibles de la proposition grecque, est donné par la factorielle du nombre des syntagmes. Or, la permutation des mots est, parfois, possible même dans le même syntagme. Ce qui multiple encore le produit initial. Bref, la proposition :

“Η Αθηνά / θα έρθει / σήμερα το πρωί / στο εργαστήριο του Ήφαιστου / με έναν πολύ όμορφο δίφρο.”

(I Aθiná | θa érθι | poli γrίγora | símera to proí | sto erγastírio tou Ífestou | me énan polí ómorfo äífro.) Athéna | viendra | ce matin | très vite | au laboratoire d’Hphestos | avec un très joli char.”

peut prendre 23040 formes, parce qu´elle est composée de six syntagmes dont les syntagmes 3-6 peuvent subir 2, 2, 2, 4 permutations et avoir des formes aussi nombreuses, ce qui donne (6×5×4×3×2)× (2×2×2×4)=23040 (14).

Nous pouvons conclure facilement que si la proposition devient plus compliquée avec plus de syntagmes longs et permettant des permutations plus nombreuses, le nombre final des permutations est plus grand que le nombre des Grecs.

Mais pourquoi cette introduction linguistique si longue se demanderait-on, croyant, peut-être, qu´elle est de trop et sans rapport avec la Démocratie.

Admettons l´hypothèse que 6, 24 ou 23040 Grecs se trouvent quelque part et, en discutant, disent la même phrase que nous venons d´analyser. Il est possible que chacun utilise sa propre forme de proposition, chacun parle à sa manière, personne ne dit la même chose que ses collocuteurs, -il n´y a pas de forme-modèle de proposition- et, malgré tout, ils ont, tous, raison, tous saisissent tous et tous entendent d´être saisis par tous. Nous nous apercevons que dans cette manière de parler il y a cinq principes moraux qui proviennent de la Démocratie : a) égalité d´expression-opinion (iségorie), b) égalité de validité d´expression-opinion (isonomie), c) le droit à la différence, d) absence de hiérarchie stable et formalisée, e) absence de prototype authentique.

(ETRE CONTENUE)

par  Alexandre Kontos

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Job title: (f)PHELLOW OF SOPHIA Profession: RESEARCHER Company: ANTHROOPISMOS Favorite quote: "ITS TIME FOR KOSMOPOLITANS(=HELLINES) TO FLY IN SPACE." Interested in: Activity Partners, Friends Fashion: Classic Humor: Friendly Places lived: EN THE HIGHLANDS OF KOSMOS THROUGH THE DARKNESS OF AMENTHE
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